Créé en mars 2005 dans le cadre de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), le Comité mondial pour l’éducation et la formation tout au long de la vie, qui regroupe des experts en éducation et formation de tout pays, s’est donné pour premier objectif d’élaborer une charte universelle énonçant les principes fondamentaux en matière d’éducation et de formation tout au long de la vie. Soumise à l’approbation des 180 pays membres, cette charte s’appuiera sur une très large palette d’expertises, à commencer par une série d’auditions trimestrielles au siège parisien de l’Unesco.
Prenant la suite de Michael Omolewa [1] et de Julia Preece [2], Philippe Meirieu, directeur de l’IUFM de Lyon, intervenait à son tour jeudi 22 septembre dernier afin de tenter de clarifier les notions, lever les ambiguïtés et sortir des incantations qui entourent trop souvent le concept d’éducation et formation tout au long de la vie. En vue, la juste compréhension des enjeux de société qui permettra de donner sens au projet politique. Deux interrogations ont structuré l’audition : qu’est-ce que l’éducation et la formation tout au long de la vie ? Comment y parvenir ?
Education et formation tout au long de la vie, appelation non contrôlée
Pour répondre à la première question, Philippe Meirieu s’est efforçé de rectifier la dimension lexicale du concept : pourquoi parler d’éducation tout au long de la vie alors même que l’éducation est précisément l’objet d’un terme, celui où la personne, devenue adulte, décide de ses propres apprentissages ? Et rappelant avec Hannah Arendt que les sociétés éducatives sont l’apanage des totalitarismes, Meirieu conseille donc de préférer le terme d’apprentissage, qui lui paraît mieux correspondre à l’idée que tout individu doit avoir la possibilité et le droit permanent d’apprendre. Poursuivant cette invitation à considérer avec prudence les termes employés, Philippe Meirieu s’est attardé sur la notion de « compétences », qui renvoie aussi bien aux concepts de l’éducation permanente qu’au discours libéral en vogue à l’ERT [3], où l’on n’y verrait qu’un utile découpage de l’activité humaine en vue de sa marchandisation. Attention, donc, à ces chausse-trappes qui pourraient conduire certains à rejeter le concept d’éducation tout au long de la vie, au motif qu’il ne faudrait y voir qu’une logorrhée idéologique destinée au dressage d’individus inféodés à l’objectif d’ « employabilité ».
Yves Attou, président du Comité mondial pour l’éducation et la formation tout au long de la vie :
"Le Comité mondial est un regroupement d’acteurs de l’éducation et de la formation venant de plusieurs horizons. Tous ont en commun de vouloir parvenir à une pensée cohérente en ce qui concerne l’éducation et la formation tout au long de la vie. Résolument international, le comité s’est fixé comme objectif de créer rapidement un réseau avec un ou plusieurs délégués par pays. L’instance compte actuellement une quinzaine de nationalités et une cinquantaine de membres. On trouve aussi bien des enseignants, des formateurs que des cadres d’entreprise, des élus, des animateurs ou des administratifs."
S’intéressant ensuite aux moyens de développer l’apprentissage, Philippe Meirieu s’est livré à la critique des deux modèles actuels, le scolaire et le culturel.
Le premier, rappela-t-il, est basé sur le projet encyclopédique de Comenius (1592-1670). Il présente l’avantage d’une approche « démocratisante » et progressive, qui formalise et organise les contenus de manière à rendre accessible la totalité des savoirs à tout le monde. Louable mais insatisfaisant, car la logique programmatique est mortifère en ce qu’elle décontextualise et dévitalise tout ce qu’elle prétend transmettre. Quant au second modèle, le culturel, il développe lui l’offre de biens dans une rhétorique de l’aspiration individuelle et du développement personnel, dont les limites ont été montrées par Bourdieu : toute offre de bien culturels accentue les inégalités parce que la capacité à les recevoir est inégalement répartie.
"L’être dit libre est celui qui peut réaliser ses projets" (Sartre)
Pour sortir du modèle de la scolarisation de la société et de celui du renvoi à l’initiative individuelle, Meirieu est revenu au substrat de l’éducation populaire : le vivre ensemble se fait dans le faire ensemble. Il faut donc, nous dit-il, penser le problème en terme de projet. Du projet, qui se heurte à des obstacles, naissent des besoins de formation à traduire en apprentissages tout au long de la vie. Mais attention, cette dialectique « Projet / Obstacle / Formation » ne relève pas d’une approche spontanéiste, et il est impératif que s’exprime une volonté politique forte de « capillarisation » du tissu social. Or, ce qui fait le lien social, c’est la notion de projet, voire de micro-projet à dimension de l’homme. Il faut donc repenser l’utilisation des fonds publics, au plus près du tissu social, dans une véritable proximité. Pour autant, cette proximité ne doit pas conduire à renforcer les communautarismes. Au contraire, l’apprentissage tout au long de la vie doit être porteur d’hétérogénéité et s’articuler sur ce qui fait société, c’est-à-dire la possibilité de ne pas seulement appartenir à sa communauté. Et Philippe Meirieu de conclure par un appel à un nouvel universalisme, ni conquérant, ni arrogant, mais répondant à la définition de l’écrivain Miguel Torga, « l’universel, c’est le local moins les murs. »
Les prochaines auditions pourraient voir intervenir Jacques Delors [4], Peter Smith (directeur général-adjoint à l’éducation de l’Unesco) et Pierre Caspar (professeur émérite au Cnam).
Pour en savoir plus : worldcommittee@yahoo.com
[1] Michael Omolewa est président de la Conférence générale de l’Unesco.
[2] Julia Preece est directrice du Centre for Research and Development in Adult and Lifelong Learning (CRADALL) de l’université de Glasgow (Ecosse).
[3] ERT - European Round Table : groupe de pression d’industriels européens fondé en 1983 pour promouvoir la compétitivité et la croissance.
[4] Le Comité mondial s’inscrit volontiers dans la lignée du Rapport Delors, "L’éducation, un trésor est caché dedans", rapport à l’Unesco de la Commission internationale sur l’éducation pour le XXIème siècle, 1996. En savoir plus : http://www.unesco.org/delors/
































