Je regrette vraiment, que tu n’aies pu venir à ces rencontres du FFFOD à Bordeaux. Par écrit, je ne pourrais jamais que te rendre une vision bien imparfaite de l’ambiance de ces moments : le plaisir de retrouver des visages connus aux abords même du lieu de rendez-vous ou dans l’ascenseur, la chaleur d’être reconnu, les rituels (mettre son badge, prendre la documentation, se diriger vers le café, compulser la liste des inscrits pour y retrouver le nom d’un ami) ; s’asseoir dans les plus que confortables fauteuils de l’assemblée régionale et se rêver un destin d’élu ; retrouver Claude Lepineux aux manettes et enfin, se laisser surprendre : qu’est ce que les organisateurs ont pu inventer cette année pour que les sixièmes rencontres ne soient ni tout à fait les mêmes que l’année dernière, ni tout à fait différentes ? Comme tu le vois, ma motivation, mes motifs d’engagement, comme les appelle Philippe Carré, restent autant du côté du plaisir de participer que de celui d’apprendre pour apprendre.
Je te parle de Philippe Carré parce c’est lui, comme tu le sais, qui a conclu la première journée en nous parlant d’apprenance, cet ensemble durable de dispositions favorables à l’acte d’apprendre dans toute situation formelle et informelle, de façon expérientielle ou non, didactique ou non, autodirigée ou non, intentionnelle ou fortuite. Le chaînon manquant, comme il l’appelle, ou la prise en compte du sujet social apprenant, qui permet de transformer le rapport au savoir et de basculer de l’hétérodirection à l’autodirection et d’envisager pleinement la formation tout au long de la vie. De cette remarquable intervention au cours de laquelle, il convoque, pour asseoir son propos, les figures emblématiques de Schwartz, Dumazedier, Rogers, Cousinet, Meirieu ou bien encore Bandura, je retiendrais pour ma part comme une lumineuse évidence le fait que ce n’est pas tant le « dispositif » qui détermine l’échec ou la réussite des apprentissages, que l’adéquation entre le dispositif et les dispositions de l’apprenant. N’en déplaise à Philippe, cette recherche d’adéquation me semble porter un nom, celui d’individualisation, et être le produit d’une activité spécifique qui est l’ingénierie ! Reste cependant, me semble-t-il, à articuler deux mouvements complémentaires, celle de l’individualisation, qui vise à la production d’un dispositif ouvert, mais finalisé, technologique ou non, à distance ou non et celui de la personnalisation, qui vise à prendre en compte la personne avec ses modes d’apprentissages privilégiés.
A cet égard, les intervenants de l’après midi ont tous, partant de leurs expériences de terrain, confirmé l’avènement de l’individualisation comme paradigme en émergence de la formation. Ils ont également démontré son adéquation aux enjeux actuels de la société, qui sont, comme nous l’a rappelé d’entrée de jeu, Jacques Bahry, à la fois l’entrée dans une société de l’information et de la connaissance, mais également dans une société de la rapidité et de l’impatience et de l’individualisme. Ils ont su identifier les travers d’une individualisation poussée à l’extrême et porteuse d’un nouveau risque d’exclusion des plus démunis. Ils ont su enfin clarifier quelques recettes ou conditions de réussite. Reste cependant, pour ma part, un sentiment de déjà vu, déjà entendu qui me laisse croire que les choses ne vont pas aussi vite qu’on pouvait le penser ou l’attendre. Les débats sur les finalités entre individualisation des parcours et individualisation de la formation, l’articulation entre d’une part l’intention pédagogique d’autonomisation et d’autre part la production d’un modèle économique adapté, la question de savoir si l’individualisation pouvait s’adresser à tous les publics, me semblaient être derrière nous, ce en quoi je me trompais. Mais sans doute suis-je moi-même atteint du syndrome de l’impatience.
Voilà, chère Louisa, pour cette première journée qui, comme dans les villages gaulois s’est terminé, par un bon repas, au cours duquel personne, pas même Didier, n’a chanté ! Les mots, là encore me manquent pour te restituer la saveur du gigot d’agneau de Pauillac à l’aillet confit fricassée de légumes de saison, ou le carré glacé aux agrumes sorbet de thé à la bergamote sauce orange caramel, qui nous ont démontré, s’il en était besoin, que le jargonnage et l’inflation verbale ne sont pas l’apanage de la FOAD.
Comme tu t’en doutes, nous attendions la seconde journée avec impatience, puisqu’elle devait traiter de cousinages et de médiation, de normalisation, de Knowledge Management. Autant de pistes possibles pour notre futur en construction, puisque ces rencontres « la FOAD au carrefour des chemins », prenant acte de la fin de notre premier cycle de vie, visait à envisager notre avenir. La matinée de cette seconde journée nous un peu donné froid dans le dos. De fait, il apparaît que nous partageons avec nos cousins documentalistes plus de choses qu’il n’y paraît de prime abord. En effet, l’essor de l’Internet a accru le rapport direct entre l’utilisateur et l’information, au point de marginaliser le documentaliste, qui doit en quelque sorte changer de métier. Après l’ère des bibliothèques, marqué par la polarisation documentaliste-document, l’ère des services documentaires, avec une polarisation forte entre documentaliste et utilisateur, voici sonnée l’heure où, comme dans le triangle pédagogique de Jean Houssaye, le documentaliste est amené bien malgré lui à occuper la place du mort ou du fou et condamné à retrouver une légitimité bien malmenée. Il le fera en remettant en cause le modèle ambiant de l’autonomie et en ré-instaurant une logique de ré-intermédiation, basé sur une stratégie à trois étages : la pédagogie documentaire, la co-production documentaire et l’expertise documentaire. Décidément, l’Internet est un élément bien perturbateur pour les métiers de la connaissance. Comme le souligne le dernier rapport de l’Unesco, trouver de l’information sur Internet est aussi facile que de boire à une pompe d’incendie : le risque est davantage de se noyer que de manquer d’eau ! Au moins, pouvons nous partager avec les documentalistes nos angoisses, existentielles et identitaires, ainsi que des intérêts communs. Même des sujets aussi asbcons quoique nécessaires, que la normalisation, peuvent être sujets de partage, voire de symbiose entre nos deux métiers. Au carrefour de la documentation et de la formation, de nouveaux services peuvent également être inventés et proposés, tels que ceux dont nous a parlé Pascaline Blandin à propos du carrefour numérique de la cité des sciences, qui propose différents types de médiation à l’information, de la séparation à la mise en relation, en passant par la transition.
Remarquable d’ailleurs que cette table ronde sur la médiation humaine et l’autonomie, où aucun des intervenants n’a employé le mot autonomie, mais où chacun a présenté son expérience dans le champ de la médiation, expériences dont les axes de convergence semblent être la ré-intégration de l’humain dans le dispositif technologique, la nécessité de considérer le milieu comme un entre deux situationnel et le dispositif comme un espace de transition au sens de Winnicot. On a perdu, semble-t-il, l’illusion du tout technologique et l’on rétablit la mise en réseau et l’aspect social du partage comme valeurs dominantes de la formation. Comme le souligna Bernard Mazingue, fallait-il payer aussi cher pour apprendre ce que l’on savait déjà, à savoir qu’on ne peut se passer de médiation humaine pour apprendre ? Mais la question de l’autonomie est, là encore, mal posée. Elle est comme un balancier, qui oscille sans cesse de l’illusion de l’autonomie totale à la conviction de son absence, sans que jamais on ne se pose la question de la situation : on est tous plus ou moins autonome, en fonction de la situation que l’on est amené à vivre, et l’accompagnement, comme l’a indiqué en son temps le collectif de Chasseneuil, doit être contingent, et le désétayage progressif, afin de permettre la montée en puissance de l’autonomie de l’apprenant.
Cette autonomie de l’apprenant, doublé de la posture de l’apprenance sont en effet devenues des éléments vitaux pour survivre dans la société de la connaissance. La déferlante technologique à laquelle nous assistons, qui prend sa source dans la matière grise, et qui, comme nous le rappela Hubert Bouchet, n’a pas connu de précédent dans l’histoire de l’humanité, transforme progressivement tous les travailleurs en travailleurs intellectuels, et les conséquences de cette transformation sont redoutables : l’angoisse, une fois encore, le désespoir, la vulnérabilité du maillon faible dans une organisation en réseau, le risque déjà palpable de créer des populations d’analphabètes, en face des surgénérateurs producteurs de connaissances, et, plus grave encore, des superflus, c’est à dire ceux que ne seront jamais exclus faute de n’avoir jamais été inclus. Redoutable perspective qu’il nous faut contrer en fertilisant la matière grise par la culture, en développant le plus largement possible les capacités d’apprenance, en « enchantant » les parcours d’apprentissage. Voilà donc le programme d’avenir sur lequel nous devons nous atteler ! Avant le repas de midi, le balancier était reparti du côté de l’humanisme, versus la logique économique.
Mais l’épopée n’était pas terminée : il nous restait à aborder la face du Knowledge Management. Je dois reconnaître à Jean louis Ermine, de l’INT, une grande capacité de pédagogue puisque j’ai enfin compris ce qu’est le KM, c’est à dire la valorisation du capital de connaissances comme ressources de l’entreprise. Capitaliser, partager, créer de la connaissance sont les trois défis à relever par l’entreprise, afin de produire un « patrimoine de savoir utile ». Dans ce mouvement d’ensemble, le rôle de la formation, son articulation avec le KM sont clarifiés. Elle doit permettre d’élaborer des dispositifs de transferts, car, comme chacun sait, la capitalisation du savoir n’en garantit pas le transfert. L’ingénierie pédagogique se situe à côté de l’ingénierie sociale et l’ingénierie de l’information. Mais la table ronde qui a suivi, bien que remarquablement animée, m’a un peu embrouillé l’esprit : on y a parlé de plusieurs KM, parfois aussi de K euros, de communauté de pratiques et de communauté d’apprentissage, et les concepts de savoir, connaissance et information ont parfois été employés l’un pour l’autre, ce qui ne facilite pas la clarification. J’ai bien compris par contre que le rêve serait celui de la convergence, qui permettrait d’estomper les frontières entre formation, KM, partage des connaissances et collaboration. Sous l’effet de la fatigue, sans doute, j’ai alors revu ré-apparaître le mythe de l’éternel apprenant, condamné à se former tout au long de la vie pour rester employable, tout en prenant le risque de se faire déposséder de son savoir. Les enjeux apparaissaient comme étant davantage ceux de l’entreprise, et l’utopie d’Hubert Bouchet semblait s’éloigner à grand pas. Fort à propos, Jacques Barhy a heureusement rappelé le glissement sémantique entre capital humain et capital de connaissances qui postule la dichotomie entre l’individu et ce qu’il sait. Personne, cependant, n’est dupe sur l’illusion de cette dichotomie : Au contraire de l’information, constituée de l’ensemble des données dont on peut disposer sur un objet, et du savoir, qui est une mise en forme nouvelle de la réalité, la connaissance est consubstantielle à chaque individu, intimement liés à son histoire personnelle et donc non transférable en tant que telle. Intrinsèquement liée à celui qui l’a produit, celui-ci est en le propriétaire. Nourri de cette réflexion, l’atelier qui a suivi la table ronde a permis de relativiser cette vision un peu caricaturale des relations salariés-employeurs, et à resituer le débat sur la logique de l’échange, du partenariat, de la relation de confiance et de bienveillance.
Après des ateliers de travail, où nous avons peu produit mais beaucoup échangé, la région Aquitaine est venue nous remettre un peu les pieds sur terre en nous présentant leurs réalisations : du concret, du concret, du concret pour répondre aux besoins des populations, prendre en compte les inégalités dans l’accès aux technologies et à la formation, aménager le territoire. Par vidéo interposée, nous avons enfin rencontré des apprenants, de vraies gens avec de vrais besoins de formation, des difficultés à résoudre, des compétences à acquérir, des appétences. Le cocktail fut alors le bienvenu pour nous remettre de nos émotions.
Voilà, chère Louisa, un résumé rapide de ma perception de ces sixièmes rencontres. N’ayant pas le don d’ubiquité, je n’ai pas pu te parler de tous les ateliers. Je ne t’ai pas non plus parlé d’Alberto, le clown analyste, qui nous a renvoyé comme un miroir grossissant l’image de nos ambiguïtés et nos contradictions.
A écouter les participants, assez satisfaits de ce qu’ils font, peu enclins à l’autocritique, il semble parfois que les choses ne vont pas si mal que cela. A d’autres moments, où la peur et l’angoisse prennent le dessus, on pourrait croire au contraire qu’il y a péril en la demeure de la FOAD. Jamais plus qu’aujourd’hui, à l’heure où, selon un intervenant « l’homme est de plus en plus seul et ne s’en plaint pas », n’est apparu plus fort le désir d’être ensemble pour affronter l’avenir et innover pour faire face à l’inconnu qu’est la société de la connaissance.
Mais je dois te laisser car les rencontres ne sont pas encore finies [1], et voici l’heure où les grands témoins, nourris de tous ces échanges, vont venir envisager notre avenir … souhaitons leur, et à nous également, bonne chance !
Bien affectueusement,
Frédéric Haeuw
[1] Les Actes seront prochainement disponibles sur le site du FFFOD, http://www.fffod.org
































