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« Face aux angoisses des formateurs, pourquoi ne pas redécouvrir Joseph Jacotot ? » (Paul Timmermans, président de l’Institut Joseph Jacotot)

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« Formateurs : si nous prenions le temps d’échanger sur notre métier et nos pratiques ? » L’invitation, émanant de l’Institut Joseph Jacotot, aura été entendue et ce sont près de trente professionnels de la formation qui se sont rendus à Dijon, le jeudi 10 novembre 2011 afin de comparer leurs situations respectives et de déterminer si les solutions pédagogiques prônées il y a de cela deux siècles par l’homme dont l’Institut porte le nom (voir encadré ci-dessous) pourraient être adaptées à leurs activités. Une assemblée quasi-oecuménique, donc, qui rassemblait des coachs habitués à s’adresser à des professionnels du marketing, des formateurs indépendants, des spécialistes de la formation de personnes handicapées, ou de publics en situation d’illettrisme, ou encore des enseignants universitaires. Et chacun de formuler ses attentes, ses expériences, ses besoins et, parfois, ses angoisses, face aux mutations de la formation professionnelle.

« Il existe une inquiétude du formateur face aux responsabilités de son métier » a annoncé Jean-Luc Debard, directeur de l’Institut régional supérieur du travail éducatif et social (IRTESS) Bourgogne, « les questions sur la fonction d’accompagnateur du formateur sont souvent évoquées... mais les réponses ne sont jamais données. Or, l’évolution de la formation professionnelle amène les formateurs à se confronter à des publics de plus en plus hétérogènes, mais aussi exigeants et revendicatif. Le formateur ne sait pas toujours comment s’y adapter ». Pour sa part, Christine Bazin, de C2R Bourgogne a souligné les transformations du métier de formateur imposées tant par les textes réglementaires que par les habitudes de consommation des apprenants : « les formateurs ont été priés de devenir des accompagnateurs ou des guides pour leurs étudiants, sans compter les évolutions induites par les outils technologiques et les possibilités que ces derniers offrent (FOAD, etc.). Mais comment introduire cette notion d’accompagnement ? Doit-elle se substituer à la pédagogie ? »

"Le maître émancipateur"

Le formateur : simple guide ou enseignant faisant face à une classe ? Entre ces deux extrêmes, les participants ont été amenés à confronter leurs expériences personnelles, leurs méthodes, leurs « trucs » et leur pédagogie au cours d’ateliers thématiques inspirées directement d’une citation de Jacotot. "L’homme est une volonté servie par une intelligence", "Seul le maître qui, par ce qu’il ignore, oblige l’autre à trouver par lui-même, est un maître émancipateur", ou "Tous les hommes ont une égale intelligence" furent ainsi quelques citations servant de cadrage thétique aux échanges. Echanges synthétisés par Paul Timmermans, président de l’Institut, ancien parlementaire écologiste belge et directeur du collège Pie X de Châtelineau [1], pour lequel l’inquiétude du formateur tourne autour de quatre axes : son identité professionnelle, sa posture en tant que formateur, la posture des apprenants et la transmissions des savoirs dispensés. « Il existe de grandes tensions entre la commande de formation et les actions concrètes des formateurs » a-t-il indiqué, « certains formateurs créent des solutions d’apprentissage tellement créatives qu’ils en deviennent marginaux dans le milieu. A contrario, d’autres persistent à ressasser le même cours depuis, parfois, une quarantaine d’années. Entre ces deux extrêmes, le formateur doit trouver sa place ». Citant le thème de l’émancipation grâce au savoir, cher à Joseph Jacotot, Paul Timmermans a insisté sur la nécessité de "replacer la balle au centre" dans le domaine de l’accompagnement. « Aider le stagiaire à trouver les solutions par lui-même est toujours préférable à l’enseignement magistral, mais cette autonomie ne doit pas conduire à un laisser-aller total qui verrait le formateur totalement absent de l’enseignement dispensé. Ni lui, ni ses apprenants n’y gagnent ».

"Le dialogue des intelligences"

« Créativité, innovation et solidité des compétences techniques, tels sont les outils indispensables au formateur pour exercer son métier » a annoncé Jean-Luc Debard qui a rappelé que, comme dans toutes les professions, les formateurs pouvaient, eux aussi, connaître des phases de démotivation. « Il faut accepter qu’il en soit ainsi. La seule question que se pose alors est celle des conditions de la remobilisation réciproque du formateur et des apprenants ». Quant au "dialogue des intelligences" prôné par Jacotot, il ne peut exister que si le pédagogue connaît l’objet de sa formation sur le bout des doigts. « Il faut en savoir beaucoup pour se permettre d’être ignorant » a ironisé Serge Couderc, consultant et accompagnant de la plateforme de lutte contre l’illettrisme Clé 21 qui, au cours de sa carrière, a pu rencontrer nombre de formateurs débutants persuadés que l’efficacité de leur formation reposait sur une "stratégie de l’entonnoir" qui les place en situation de toute-puissance cognitive par rapport à leurs apprenants. « Les vieux briscards de la formation ont généralement compris l’échec de ce type d’enseignement pour demeurer humbles lors de leurs sessions » a-t-il ajouté.

Émanciper tout en accompagnant, créer le dialogue des intelligences, dispenser le savoir sans renvoyer l’autre à son ignorance... autant de défis pour les formateurs du présent qui peuvent cependant s’appuyer la pédagogie imaginée par un homme ayant vécu presque deux siècles avant eux. « Il faut redécouvrir Jacotot » a estimé Paul Timmermans.

[(

Joseph Jacotot (Dijon, 1770 – Paris, 1840), le "maître ignorant".

Enseignant, officier durant la Révolution, juriste, membre de la Chambre des représentants durant les Cent-Jours, républicain, bonapartiste, puis déçu de la politique en général, ce pédagogue surdoué (il occupe son premier poste d’enseignant auxiliaire alors qu’il n’a que quatorze ans) est le créateur d’une méthode d’enseignement universelle par l’émancipation des intelligence. Théorisant à partir de ses propres expériences professorale (son expertise touche aussi bien le droit romain que les mathématiques), il proclame que tout individu est capable de s’instruire seul et sans maître, en apprenant pleinement une chose et en y associant tout le reste. En cela, Jacotot s’oppose non seulement à l’enseignement traditionnel de son temps, mais aussi à la maïeutique socratique dont il comparait les thuriféraires à des "prostitués". Auteur d’Enseignement universel : langue maternelle (1823), Enseignement universel : musique, dessin et peinture (1824), Enseignement universel : mathématiques (1827), Enseignement universel : langues étrangères (1828) et d’Enseignement universel : droit et philosophie panécastiques (1837), sa méthode donnera lieu à de nombreux débats dans les milieux pédagogiques de son époque. Le surnom de "maître ignorant" parfois accolé à Jacotot provient de l’ouvrage Le Maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, de Jacques Rancière, paru en 1987 et réédité en 2004.)]

par Benjamin d’Alguerre

in Le Quotidien de la formation, 14 novembre 2011

[1] Institution reconnue pour ses nombreuses innovations pédagogiques.

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