Comme la douleur, qui s’appliquerait davantage au physique, la souffrance, qui concernerait davantage le mental, est une notion subjective qui ne se laisse pas facilement appréhender en dehors de l’expérience. De l’ordre de l’intime, elle se soustrait d’autant plus aisément au partage qu’elle connaît des degrés propres à chaque individu, ce qui rend son évaluation difficile. Rétive à l’objectivation, la souffrance n’est cependant pas étrangère au travailleur contemporain, comme le suggère l’exercice d’une recherche sur Google, qui proposera plus de « 62 000 résultats sur le thème de la « souffrance au travail » contre 15 000 sur celui du « plaisir au travail » [1] .
Cette intuition venue des chiffres, Anne Dorel, responsable de la formation de formateurs et de la professionnalisation à la CCIP, et Evelyne Deret, université de Paris-Dauphine, ont cherché à l’affiner en présentant les résultats d’une enquête menée auprès de formateurs dans le cadre du réseau TTnet. Premier enseignement, le terme même de « souffrance » est réfuté par une majorité de répondants. Qu’on le juge disproportionné, inadapté ou aveu de faiblesse, on adopte plus volontiers celui de « difficulté », plus neutre et qui permet de garder à distance du moi les préoccupations d’ordre professionnel. On pourra même, comme dans le cas présenté par Isabelle de Montety, présidente du Syndicat des indépendants consultants et formateurs (SICFOR), inverser le miroir et préférer s’attarder aux sources du plaisir qu’aux raisons de la souffrance. Fortement lié au concept de reconnaissance, aussi bien de l’activité prescrite que de la personne elle-même dans son rôle de formateur, le plaisir se mue en souffrance dès lors que le professionnel se sent menacé dans son identité professionnelle. Or, précise Anne Dorel, le métier est en profonde évolution et voit ses fondamentaux remis en cause, avec un cœur de métier se déplaçant de la transmission vers l’accompagnement. Ce déplacement du curseur requiert sans aucun doute une recomposition des organisations au profit de l’équipe et d’une affirmation des structures d’encadrement et de management, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.
Revenant sur les principaux axes de difficultés identifiés par l’enquête, Evelyne Deret cite le « rapport à l’institution » (multiplication des tâches administratives doublée d’un manque d’encadrement et d’accompagnement) et la pression grandissante liée à l’augmentation des rythmes de travail, qui viennent perturber l’exercice de la relation pédagogique dans sa dimension technique et relationnelle. De façon prévisible, c’est l’expérience dans le métier qui permet au formateur de gérer plus ou moins habilement les tensions entre ces pôles et d’éviter avec plus ou moins d’efficacité les situations de malaise.
Evoquant les solutions, Evelyne Deret souligne notamment l’importance des espaces d’échanges entre pairs, l’analyse de pratiques sous ses différentes formes (coaching, supervision, Ballint, etc.), et la professionnalisation. S’agissant de cette dernière, on peut se demander s’il ne serait pas plus fin d’évoquer le concept de formation tout au long de la vie, qui renvoie simplement à la nécessaire actualisation des compétences, que pratiquer l’injonction de professionnalisation, ressentie par de nombreux formateurs comme une accusation d’amateurisme.
Nicolas Deguerry
in Inffo Flash 705, 1er au 31 juillet 2007
































