« La FOAD ? Un concept marketing, rien de plus ! » Animateur de débats lors de la rencontre des formateurs tenue le jeudi 10 novembre par l’Institut Jacotot (voir article), Gilbert Renaud, membre du réseau Education et développement professionnel (Eduter) et responsable de la Licence professionnelle Formateur en milieu professionnel au sein d’Agro Sup Dijon, n’a pas dissimulé son profond scepticisme à l’encontre de la formation ouverte et à distance, du moins, telle qu’elle se voit déployée aujourd’hui. « Non, vraiment, je ne partage pas le discours institutionnel enthousiaste sur la FOAD » a-t-il précisé lors d’un entretien accordé au Quotidien de la formation en marge des tables rondes et des ateliers. Une conviction qui lui vient tant des retours constatés sur le terrain (ainsi, seule une moitié des inscrits auprès du Cned se montrent réellement rigoureux dans le suivi de leur parcours) que de ses propres tentatives pour déployer un dispositif de FOAD efficace auprès de ses propres étudiants, mais sans succès.
"Notre culture de l’échange reste orale"
« On s’imagine que le recours à la FOAD permet de dispenser un enseignement à plusieurs centaines de personnes à distance aussi efficacement qu’à une trentaine d’élèves dans le cadre d’une formation présentielle : c’est ridicule ! » souligne l’enseignant qui, par ailleurs, remet également en cause la notion même d’auto-apprentissage. « Croire que l’on se forme aussi efficacement chez soi que dans un lieu spécialement dédié relève de l’illusion. A domicile, on rencontre un nombre incroyable de sollicitations extérieures (famille, vie privée, etc.) qui sont justement bannies des lieux de formation physiques, qu’il s’agisse d’écoles, des locaux d’un organisme de formation ou d’une entreprise. La formation à domicile ne crée pas les conditions psychologiques de l’apprentissage ». Quant aux possibilités de mutualisation des savoirs et des contenus par l’intermédiaire de Wikis dédiés, les échanges avec l’enseignant ou les autres apprenants par le biais de webcams ou de salons virtuels ("chats"), Gilbert Renaud les balaie d’un revers de main. « Sur le papier, ces outils sont sans doute formidables, mais la réalité est bien différente car le format Internet n’est pas adapté à la réflexion. Quant aux outils de communication, ils exigent une présence synchrone des participants, ce qui rentrent en contradiction avec le concept même de FOAD où chacun peut se former quand il veut, à son rythme ». Un constat que Gilbert Renaud tire de ses propres expériences. Ayant lui-même créé un forum dédié à ses étudiants de licence professionnelle, il n’a pas que déplorer l’aspect scolaire et quasi-formaté des échanges qui s’y déroulaient. « Les étudiants m’ont finalement avoué avoir créé un forum pirate, en dehors de celui d’Agro Sup, pour pouvoir s’exprimer plus librement » a précisé l’enseignant à qui ses propres étudiants ont réclamé la minoration des heures de formation à distance prévues dans le programme de sa licence de "formation de formateurs". « Dans cette configuration, la FOAD ne fait que déplacer la salle de classe sur un écran d’ordinateur et créée de nouvelles contraintes. Le recours à un forum se révèle bien plus lourd à l’usage qu’un échange oral entre étudiants, le système des communications par webcam fonctionne peu et mal. Quant au fait de croire que le numérique allait forcément séduire les jeunes... A-t-on si vite oublié qu’il y une quinzaine d’années, tous les éditeurs qui se sont positionnés sur le marché de la vente de contenus pédagogiques sur CD-Rom ont échoué ? Notre culture de l’échange demeure avant tout orale ! »
Aucune politique publique de production de contenus à grande échelle
Mais, aux yeux de Gilbert Renaud, les institutionnels ont aussi leur responsabilité dans l’échec du développement de la formation à distance : « Tout d’abord, en dépit des annonces, il n’existe aucune politique publique de production de ressources de qualité et à grande échelle. Ensuite, les politiques de FOAD sont souvent portées, à l’échelon régional, par de jeunes technocrates qui, de toutes façons, changeront d’affectation trois ans plus tard. Aussi, ces derniers se contentent souvent de passer des appels d’offre auxquels les pédagogues et développeurs doivent répondre dans un délai de six mois maximum. Inutile de préciser que bâtir une politique de formation à distance dans un laps de temps si court revient à demander à un formateur de créer ses outils et ses contenus pédagogiques une heure avant d’entrer dans sa salle de cours... » Et l’enseignant de déplorer, également, que certaines universités disposent d’autant de réseaux wifi différents qu’elles comptent de bâtiments. « Sans compter », ironise-t-il,« le temps d’attente kafkaïen pour accéder à une salle informatique universitaire et le matériel, généralement obsolète qu’elle met à disposition des étudiants ».
Les conditions de réussite d’une politique de FOAD
Pour toutes ces raisons, Gilbert Renaud estime que la FOAD réclame bien plus de temps et d’efforts que des séances présentielles, d’autant que tous les formateurs ne sont pas nécessairement familiers des outils numériques. « Or, un formateur doit maîtriser à plein ses outils » souligne t-il avant d’ajouter que « la production de ressources en amont représente, en réalité, 80% du travail du formateur ». La FOAD, un dispositif « mythifié », selon lui. « La formation à distance ne passera pas au forceps puisqu’on ne lui en donne pas les moyens. La soi-disant interactivité se révèle la plupart du temps complètement artificielle ». Selon cet enseignant, une politique efficace en la matière ne pourrait exister qu’à condition d’y mettre les moyens économiques, d’impliquer au maximum les équipes pédagogiques et de développeurs informatiques « souvent en concurrence au sein d’un même projet », de créer une véritable interactivité entre apprenants et formateurs qui ne soit pas vécue comme une contrainte supplémentaire et, surtout, d’être placée sous un pilotage global unique. « Sans quoi la FOAD demeurera une mystification » prévient-il.
par Benjamin d’Alguerre
in Le Quotidien de la formation, 15 novembre 2011
































