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Le CNED, la formation continue et le changement technologique
MORIN Philippe, HAEUW Frédéric - décembre 2004

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Entretien avec Olivier Dugrip, recteur et directeur général du CNED

Comment passer du papier à l’Internet, de la voie postale aux réseaux électroniques ? Comment relever le défi numérique ? Telle était la question qui se posait au CNED il y a cinq ou six ans. L’institution a alors opéré des choix et engagé un certain nombre de projets (1). A ce premier défi, d’autres se superposent aujourd’hui : comment faire face à une demande sociale de formation en évolution, comme en témoigne la VAE, par exemple ? Comment intégrer le nouveau cadre juridique de la formation professionnelle continue, et s’inscrire dans la décentralisation des politiques publiques ? Autant de questions qui s’imposent à tout offreur de formation, mais avec d’autant plus d’acuité à une organisation comme le CNED, de par sa taille importante, son rang parmi les offreurs de formation à distance, la diversité de son offre. Faire le point avec son directeur général, le recteur Olivier Dugrip, s’imposait donc, à la fois pour tenter de mesurer l’évolution, la continuité, les inflexions, les nouveautés des orientations poursuivies par le CNED.

Cet article est initialement paru dans le n° 646 de la Lettre Algora daté novembre 2004, publié sous forme d’encart mensuel dans la revue INFFO Flash


Algora : Le CNED offre la particularité de s’adresser à la fois aux jeunes inscrits dans le cadre éducatif, mais aussi aux adultes, y compris ceux relevant de la formation continue. Quelle part cette activité représente-elle aujourd’hui au sein du CNED et comment voyez-vous son évolution ?

Olivier Dugrip : Aujourd’hui 100 000 personnes par an suivent des formations préparatoires à des concours proposées par le CNED (2). De 25 à 30 000 personnes suivent des formations relevant du cadre "concurrentiel" de la formation, via la formation continue dans leurs entreprises ou bien par une inscription individuelle. Il s’agit donc d’une activité importante (le nombre total d’inscrits au CNED était de 323 000 en 2003), source potentielle de développement pour l’établissement. Nous y travaillons, notamment en structurant une Direction de la formation continue dont Philippe Jannin assure la responsabilité depuis quelques mois.
Je souhaite créer une véritable offre de formation publique à distance en formation professionnelle continue. La mise en œuvre du Droit Individuel à la Formation (DIF) devrait susciter de nouveaux besoins. Face à ceux-ci, le CNED dispose d’atouts importants qu’il convient de valoriser : une longue expérience, un fonds de formations très important, la capacité à répondre à grande échelle…Grâce à ces atouts le CNED a vocation à devenir un grand opérateur dans le domaine de la formation ouverte et à distance. Mais, il doit aussi construire des partenariats avec d’autres opérateurs publics ou privés pour répondre aux besoins qu’il ne peut satisfaire seul. Ainsi, je viens de signer un accord-cadre avec le CNAM dans un souci de rapprochement et de synergie sur des dispositifs de validation des acquis de l’expérience (VAE) et de certification des formations. Je souhaite faire de même avec les universités et les écoles d’ingénieurs désireuses de développer des formations à distance. Parallèlement, les études conduites à l’interne nous ont permis de déterminer le prix de revient industriel de chacun de nos 3 000 produits de formation. Cela nous permet de déterminer une tarification transparente et de respecter la loi du marché lorsque nous intervenons sur le champ concurrentiel. Il convient à cet égard d’opérer une distinction nette entre notre activité de service public (les formations scolaires réglementées) et celle relevant du champ concurrentiel.

Algora : Quels impacts le changement technologique produit et produira-t-il à moyen terme sur les services proposés par le CNED ?

O. Dugrip : Sur le plan technologique, l’établissement est à la fois en avance et en retard. Son avance a été acquise par l’implication très forte dans la mise en œuvre des campus numériques, opération lancée en 2001 par le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. La participation active à une vingtaine de projets s’est avérée extrêmement enrichissante quant à la mise en oeuvre et à l’usage des TIC. Mais le revers de cet engagement a été la difficulté à mener de pair la modernisation de nos services par la technologie. Nous nous attachons à rattraper ce retard, par exemple dans la mise en ligne du processus d’inscription et de paiement. Ainsi lors de la prochaine rentrée, il sera possible de s’inscrire et de payer en ligne. Il sera également possible d’étaler le financement de sa formation en optant pour le prélèvement mensuel.
Par ailleurs la mise en ligne de nos formations se poursuit : avant la fin de l’année la totalité des formations du cycle secondaire le seront. Dans le domaine de la formation continue, toutes les formations nouvelles sont systématiquement mises en ligne.

Algora : Comment accompagner le changement, pour passer de la formation à distance traditionnelle à la formation ouverte s’appuyant sur les technologies ?

O. Dugrip : Il est vrai que le CNED véhicule encore à tort pour la majorité des personnes une image passéiste : le CNED évoque encore souvent les envois postaux de dossiers papiers volumineux, les retards dans l’envoi des corrections… Pourtant, nous avons développé depuis plusieurs années une réelle expertise technologique, qui se concrétise dans plusieurs projets significatifs concernant l’ensemble des instituts du CNED. " @tout cned " est l’un de ces nouveaux projets : il s’agit d’un nouvel outil interactif de soutien et de remédiation dans le cadre du soutien scolaire, qui associe un livret pour réviser les notions essentielles apprises en classe et l’interactivité d’un site internet pour s’entraîner et s’évaluer après la classe. Un tutorat électronique est également proposé. Autre exemple, le service Corelec, système de correction électronique des devoirs intégré au campus électronique du CNED, qui réduit considérablement les temps d’acheminement des corrections et des conseils : de trois semaines par voie postale à cinq jours maximum pour certaines formations. Ces deux exemples montrent bien la volonté du CNED de diversifier les supports tout en offrant une réponse individualisée au plus près des besoins. Il ne s’agit pas de remplacer le papier - le CNED imprime et distribue 750 millions de pages par an - mais de mettre en œuvre la complémentarité la plus appropriée en utilisant les différents supports, le papier, l’audio, les cédéroms, Internet et pourquoi pas les émissions de télévision, tout en offrant un encadrement rapproché et de qualité. Le CNED est en mesure de relever le défi de l’industrialisation de l’individualisation : avec ses œuvres techniques et humaines, il peut offrir des parcours de formation individualisés à l’échelle industrielle à un coût très compétitif.

Algora : Vous avez évoqué les campus numériques de l’enseignement supérieur… Ceux-ci semblent aujourd’hui en perte de vitesse ?

O. Dugrip : Sur la soixantaine de projets mis en chantier, le CNED a participé à une vingtaine. Parmi eux, seuls quatre ou cinq fonctionnent réellement avec environ un millier d’inscrits annuels. Cela tient en partie à la difficulté d’appropriation des outils de la formation à distance par la communauté universitaire, et peut-être au fait que l’on a voulu aller trop vite : il aurait fallu proposer des systèmes mixtes, avec un ou deux modules à distance et une montée en charge progressive. Il est vrai que les universités, en France, sont très bien implantées sur le territoire, ce qui ne favorise pas l’émergence de solutions alternatives. De même les étudiants ne sont pas encore prêts à apprendre tout à distance via les technologies. Cette expérience a toutefois permis au CNED de participer à des expérimentations en vraie grandeur et de renforcer son expertise dans le domaine technologique, concernant par exemple les plates-formes de téléformation. Cela nous a également convaincu que l’avenir est aux solutions mixtes, à l’hybridation : la formation à distance peut être un complément au présentiel.

Algora : A propos d’hybridation, la complémentarité entre une offre de formation à distance et un accompagnement de proximité a-t-elle fait ses preuves ?

O. Dugrip : Tout à fait ! Depuis plusieurs années, en s’appuyant sur le réseau des Ateliers de Pédagogie Personnalisée et des GRETA, le CNED propose à ses inscrits de ponctuer leur parcours de formation à distance par des temps de rencontre avec un formateur et d’autres inscrits. Trois types d’accompagnement sont ainsi proposés, qui vont de l’apport de conseils méthodologiques à l’entraînement aux pratiques professionnelles, en passant par l’intégration dans un groupe ayant le même objectif. Une étude sera prochainement disponible pour mesurer les effets de ces accompagnements, mais on peut d’ores et déjà affirmer qu’ils sont une vraie plus-value pour les apprenants. Ils permettent de renforcer les connaissances acquises, de lutter contre l’isolement inhérent à la formation à distance et de diminuer ainsi les abandons. Nous allons donc multiplier ces points de regroupements, pour être au plus près des besoins des populations concernées. C’est dans sa capacité à combiner formation à distance avec utilisation des nouvelles technologies et formation en présence que réside l’avenir du CNED.

Algora : En s’inscrivant dans le mouvement de la formation tout au long de la vie, la FOAD répond à la fois à des besoins personnels et professionnels. Or aujourd’hui, la qualification se mesure autant à la maîtrise de compétences qu’à l’obtention d’un diplôme : comment concilier ces deux approches ?

O. Dugrip : Dans ce domaine, la Validation des Acquis de l’Expérience est une avancée essentielle. Il est normal qu’un salarié qui fait l’effort de suivre une formation pour évoluer dans son emploi obtienne une reconnaissance, et le diplôme reste un signe fort de cette reconnaissance sociale. Toutefois, l’adaptation entre le modèle académique et l’approche par les compétences ne va pas de soi. L’approche par les compétences demande une ingénierie spécifique. C’est la raison pour laquelle le CNED s’engage dans la mise en œuvre de la VAE et la délivrance de certifications. Aujourd’hui une seule de nos formations fait l’objet d’une certification. J’ai pour objectif, dans le cadre du projet d’établissement, de multiplier les formations certifiantes. Opérateur public, la force du CNED est plutôt de savoir s’adresser aux individus et aux employeurs publics. Nous devons apprendre à nous adresser aux entreprises et aux collectivités territoriales, au besoin en s’associant avec d’autres opérateurs. De la même manière, pour prendre en compte les effets de la décentralisation de la formation, nous devons nous rapprocher des régions pour les aider à mettre en place des dispositifs de formation à distance répondant à leurs besoins spécifiques.

Algora : Vous avez évoqué tout à l’heure la notion de qualité : où en êtes-vous dans ce domaine ?

O. Dugrip : Tout d’abord, nous sommes en permanence à l’écoute des besoins et des demandes, et c’est l’objet du dispositif CNED-Accueil, qui a traité plus de dix millions de contacts depuis sa création en 1992. L’établissement a aussi crée une direction de la qualité dont le responsable occupe également la fonction de médiateur. Mais par delà cette approche structurelle, la recherche de la qualité est un objectif permanent de tous les services administratifs, pédagogiques ou techniques. Aujourd’hui la qualité est une réalité au CNED : nous allons entreprendre les démarches en vue de la certification afin de la faire reconnaître.

Propos recueillis par Philippe Morin et Frédéric Haeuw

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