Assez paradoxalement, le e-learning, né de la mise en ligne de ressources multimédias, fait perdre cette interactivité que le multimédia hors ligne avait fait gagner aux formateurs et apprenants. Avec des contenus souvent plus pauvres, la e-formation, écrivait Jean Vanderspelden fin 2001, est en recul ! Et pourtant toutes les énergies se tournent vers elle, au détriment des ressources elles-mêmes... Pour Jean Vanderspelden, l’avenir est aux formations ouvertes combinant les avantages du multimédia en ligne et hors ligne, à condition que la qualité de l’offre soit au rendez-vous.
En août 1999, les éditions Retz publient Le Guide du multimédia en formation. Dans cet ouvrage, une trentaine d’experts font le point sur la place des ressources multimédias spécifiquement pour la formation des adultes. Le passage de l’EAO (Enseignement Assisté par Ordinateur) vers l’usage des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) appliquées à la formation, constitue l’un des constats majeurs des évolutions significatives dans les pratiques professionnelles des formateurs. Avec l’expansion d’Internet, le micro-ordinateur est devenu communiquant ! Même si, pas une seule fois le terme "e-learning" ou "e-formation" ne sont présents dans cet ouvrage, ce livre constitue toujours, de notre point de vue, une référence intéressante pour cerner au mieux la définition et la place d’une ressource multimédia dans une logique de formation d’adultes.
En évitant, voire en résistant, à la vague marketing du e-learning toute récente, le collectif d’auteurs insiste sur la prédominance de l’organisation pédagogique sur les outils pédagogiques, qu’ils soient multimédias ou non. On pourrait appeler "ressource multimédia" toute ressource numérisée avec une combinaison d’hypertexte, de son et d’images fixes ou animées, matérialisée sur un support hors ligne (disquette, cédérom, dévédérom ou autres) ou sur un support en ligne (Intranet, Internet, Extranet) et portant une intention pédagogique variable sur un contenu déterminé. Les ressources multimédias viennent conforter des options prises par les formateurs, en concertation plus ou moins négociée avec les apprenants, pour structurer leurs activités vers plus de diversité de situations d’apprentissage, vers plus d’individualisation et plus d’autoformation assistée. C’est dans cet esprit que l’intégration de l’usage de ressources multimédias peut apporter une plus-value durable au profit des apprenants, eux-mêmes très souvent largement ouverts à l’utilisation d’auxiliaires pédagogiques informatisés.
Progrès à rebours ?
En 2001, il paraît difficile de parler des ressources multimédias sans évoquer le secteur de la e-formation. Ce secteur a su profiter du fort développement, en partie chaotique, des start-up, pour sembler s’imposer comme une solution miracle au problème de formation des adultes, particulièrement dans les grandes entreprises et les universités anglo-saxonnes. Avec un peu de recul, on repère assez vite un fort décalage entre les discours et les pratiques. Les réalités, qu’elles soient pédagogiques ou économiques, ramènent "l’e-norme" vague du e-learning à une "i-llusion partielle". La e-formation repose sur la mise en ligne rapide et quasi-totale de toutes les ressources multimédias, via des plates-formes ou via des portails de téléformation. Ce que l’on gagne en qualité de distribution (ressources disponibles pour tous, de tous lieux et tout le temps), on semble le perdre en interactivité pédagogique, et en conséquence, en implication de l’apprenant
Le e-learning seul ne peut pas intégrer cette double dimension d’intégration et d’appartenance. Aujourd’hui, les technologies disponibles pour mettre en ligne des contenus ne permettent pas de proposer à tous les types d’apprenants des séquences d’apprentissage aussi riches et interactives qu’avec des ressources multimédias hors ligne.
Beaucoup de cours ou de modules en ligne proposent une logique de type "presse-bouton", nous ramenant à une logique des outils EAO dits de première génération, de type "behavoriste". Par ailleurs, l’usage des ressources multimédias en ligne s’accompagne souvent d’une stratégie de mise en communication, synchrone ou asynchrone (messagerie, forum, chat ou visiophonie). Ces fonctions novatrices, fortement présentes dans les outils d’e-formation, ne suffisent pas toujours à contre-balancer la pauvreté des contenus et la fragilité des dispositifs d’incitation et d’accompagnement. En revanche, ces nouvelles fonctionnalités coopératives demandent à re-positionner la place, le rôle et les responsabilités de chacun des acteurs d’un dispositif de télé-formation : apprenant d’abord mais aussi tuteur, accompagneur-relais, formateur, coodonnateur, etc … Là encore, une réflexion sur l’organisation doit précéder la mise en place de telles ressources multimédias communicantes.
La formation ouverte sera hybride
Les prochains dispositifs de formation ouverte (5), intégrant pleinement le multimédia, seront hybrides. Ils marieront des logiques d’information et de formation, des logiques individuelles et collectives, avec des regroupements présentiels et à distance. Ces formations ouvertes s’appuieront donc à la fois sur des ressources multimédias en ligne (accessibles directement sur le poste de travail, d’apprentissage ou de vie) et des ressources multimédias hors ligne (accessibles en centre de ressource d’une université, d’un organisme de formation, d’une antenne délocalisée, d’une entreprise ou d’une médiathèque). Tous ces ajustements nous font penser que le passage de l’utilisation banalisée des ressources en ligne sera plus lent, plus graduel et surtout plus partiel que ce que certains technico-commerciaux peuvent annoncer avec force, dans les multiples salons sur ce thème.
Numériser ses ressources, mais...
Ceci est d’autant plus vrai que se pose le problème "du statut des ressources". Deux cas de figure peuvent se présenter : soit les ressources sont internes, soit elles sont commercialisées. Dans le premier cas, on constate que le passage à la formation en ligne repose d’abord sur la numérisation des ressources pré-existantes. Les logiques collectives de mise en place d’une des nombreuses plates-formes de téléformation ou plus simplement, si on peut dire, de création d’un cédérom, puisent souvent les contenus dans des outils "papier" pré-existants. Ces outils ont été créés et mis en forme par des individus "professionnellement" solitaires. Le support "papier" est encore largement dominant aujourd’hui.
Pour faciliter l’implication des formateurs ou des enseignants, un premier niveau de maîtrise des outils de traitement de texte, des outils d’infographie, des outils PAO ou des outils de création de sites Web, peut rendre en partie l’action plus aisée. Ceci est possible à condition d’avoir préalablement traité des droits d’auteurs. La non prise en compte de ces deux dimensions, droit d’auteur et numérisation des ressources, implique que les organismes de formation se retrouvent fréquemment face à un gisement de ressources pédagogiques non exploitées, voire non exploitables. La question des coûts peut être alors un élément déterminant pour évaluer si une structure a intérêt à exploiter son propre gisement de ressources pluri-média (papier, vidéo, cédérom, etc…), sous réserve qu’elle soit capable d’un investissement financier à la hauteur des enjeux. L’alternative à ce choix est d’acheter des ressources multimédias qui correspondent à ses besoins, quand c’est possible !
L’offre doit se développer
Pour entrer dans une logique d’industrialisation du savoir, les organismes de formation devraient pouvoir s’appuyer sur une offre éditoriale riche et stable. Cela ne semble pas être le cas aujourd’hui, tant pour les ressources multimédias hors ligne que pour les ressources en lignes. Deux domaines font exception : les ressources multimédias pour l’apprentissage des langues et de la bureautique. Concernant la formation des adultes, l’offre des cédéroms à dimension pédagogique a tendance à diminuer, les ressources audiovisuelles aussi. Le sur-investissement sur la e-formation se concrétise chaque mois par la création de nouveaux portails de télé-formation, des dizaines de sites Internet. Les start-up ont déséquilibré le secteur de la production de ressources multimédias. Cette suractivité a, semble-t-il, privilégié le contenant sur le contenu d’une part, et démobilisé les énergies créatrices sur les supports classiques hors ligne, d’autre part. Les formateurs sont souvent confrontés à l’absence de contenus adaptés à la formation en ligne. Par exemple, la question des contenus, des granules pédagogiques, en termes qualitatifs et quantitatifs, est vite un obstacle au déploiement des plates-formes de télé-formation.
Le marché des ressources multimédias n’offre pas de réelle visibilité. On pressent bien qu’à moyen terme, les ressources multimédias devraient être distribuées via Internet, mais sans vraiment connaître aujourd’hui ni la logique économique, ni la logique pédagogique. Quelques pionniers s’y attellent ! Dans le domaine universitaire, le secteur de l’entreprise ou celui des organismes de formation, l’usage courant, équilibré et optimisé des ressources pédagogiques multimédias en ligne est à venir…
































