À force d’imaginer la formation « où je veux et quand je veux », nous pourrions finir par oublier que la formation a, in fine, besoin d’espace. Pour tous ceux qui ne se forment pas à domicile, des lieux d’accueil de proximité sont nécessaires. Or, ces lieux n’existent pas toujours ou sont parfois fort peu amènes, si bien qu’il est particulièrement difficile d’y trouver ou d’y conserver la motivation nécessaire à tout apprentissage. Paradoxalement, une carte des équipements montrerait, d’une part, des édifices à visée culturelle ou ludo-éducative notoirement sous-utilisés (manque de diversité des services, difficulté à élargir les publics, modestie des horaires d’ouverture, etc.), et d’autre part, un manque de locaux pour la formation tout au long de la vie.
Partant du postulat que des solutions existent et qu’elles ne sont pas forcément aussi coûteuses que la création ex nihilo d’infrastructures venant s’ajouter sans concertation à l’existant, nous avons souhaité, dans la foulée du colloque Bibliothèques et Autoformation [1], nous interroger sur les synergies possibles entre bibliothèques et ateliers de pédagogie personnalisée.
Pour nous accompagner dans cette réflexion, nous nous sommes appuyés sur Chérif Lounici, coordonnateur de l’APP de Lille, dont l’une des trois antennes est installée au cœur de L’Odyssée, médiathèque de la commune de Lomme [2]. Présentée lors du colloque précité, cette association nous a paru, en effet, propre à fournir un excellent témoignage en faveur d’une possible optimisation et rationalisation de l’espace public. Premier constat, ce n’est sans doute pas un hasard si notre exemple se situe en Région Nord Pas-de-Calais, dont le passé industriel oblige, peut-être plus qu’ailleurs, ses acteurs socio-économiques à se montrer porteur d’une conscience aiguë des problématiques d’aménagement du territoire. Une impression d’ailleurs confirmée par la dimension particulière de l’organisme porteur, l’Institut Lillois d’Education Permanente (ILEP), structure suffisamment ancrée dans le territoire pour en comprendre les enjeux, et inscrite dans un projet, l’éducation permanente, favorable à une approche globale des problèmes.Commune associée de Lille, la ville de Lomme compte, plus de 28 000 habitants, cinq cyber-bases et une médiathèque « ultra-moderne » appelée L’Odyssée. Pour tout ultra-moderne qu’elle soit, cette dernière serait toutefois bien semblable à nombre de ses consœurs si elle n’avait la particularité d’accueillir, depuis son ouverture en septembre 2004, l’une des trois antennes de l’APP de Lille.
Pour comprendre les raisons de cette implantation peu commune, il faut remonter à 2001, date à laquelle l’Etat et la Région demandent aux opérateurs socio-économiques de proposer une solution, suite au dépôt de bilan de l’ancien organisme porteur de l’APP (AFER). Trois convictions ont alors structuré la réflexion de l’ILEP : nécessité d’une prise en compte globale des problèmes, intérêt d’un guichet unique, importance de la notion de parcours. Pour traduire cette approche, l’équipe de l’ILEP va dès lors procéder à une observation formalisée du territoire pour tenter d’identifier des lieux attractifs, soit qu’ils présentent un intérêt culturel, soit qu’ils fournissent des services sociaux. Ainsi, en s’installant, qui dans un centre social, qui dans une médiathèque, ces antennes s’inscrivent dans une offre globale visant à favoriser la réinsertion. « C’est un moyen modeste mais privilégié, précise Chérif Lounici, d’activer le parcours de la personne vers l’inclusion, en lui présentant un portefeuille de propositions dynamisées par la formation. »
Concernant la prestation APP, la notion de parcours vient rompre l’unité de lieu et d’action. Beaucoup plus que de simples relais de proximité, ces antennes sont en effet dès l’origine conçues comme des lieux de départ devant conduire l’apprenant, au terme d’un parcours « niveau 1 » d’une durée de 100 heures, de l’antenne à l’APP central, situé lui au centre-ville de Lille. Le passage s’effectue en douceur grâce à l’organisation, dès le sas de 100 heures, d’activités ludiques au centre-ville de Lille, et dans la continuité, grâce à des modalités organisationnelles prévoyant l’accueil des stagiaires à l’APP central par les formateurs des relais. De cette manière, ceux-ci contribuent à remettre en confiance les bénéficiaires et à casser les captivités de quartier, réelles et puissantes. En d’autres termes, se rapprocher des populations en difficulté n’est pas les contenir sur les lieux de leurs problèmes. On s’en doute, une telle entreprise ne va pas sans coordination et celle-ci est en partie assurée par trois réunions hebdomadaires de deux heures, l’une consacrée au fonctionnement de l’APP, la seconde au suivi des apprenants et la troisième au développement.
Dernière antenne ouverte, le relais de la médiathèque de Lomme répond au souhait partagé par l’ILEP et les services concernés de la ville (adjoint à la Culture, direction de la médiathèque, etc.) de proposer un plateau de services dans le cadre d’un environnement connu, sinon fréquenté, de tous les habitants.
Ainsi, dans un environnement moderne, ludique et pédagogique, l’antenne APP dispose d’un espace d’environ 50 m², équipé de deux postes ILEP dédiés à l’utilisation des logiciels pédagogiques et d’une douzaine de postes dévolus à la consultation d’Internet et aux recherches sur le fonds documentaire. L’autoformation assistée ou accompagnée a lieu durant les périodes de fermeture au public, les mardi, jeudi et vendredi matin, auxquels s’ajoutent des créneaux pour l’autoformation libre, les mardi, jeudi et vendredi après-midi ainsi que le mercredi toute la journée. Cette configuration permet d’atteindre une capacité d’accueil de douze apprenants en simultané, soit environ quatre-vingt personnes par an. Dans ce contexte spécifique, la majorité des prescriptions reste réalisée par les acteurs conventionnels (Mission locale, Anpe, etc.), mais les personnels de la médiathèque sont également sensibilisés pour proposer la prestation APP aux usagers habituels de la médiathèque.
APP en bibliothèque, exception culturelle ?
Sauf erreur de notre part, l’APP Médiathèque de Lomme a aujourd’hui quasi-valeur d’exception dans le paysage des 467 APP et 375 antennes territoriales. Certes, les bibliothèques dépendent du ministère de la Culture et les APP du ministère de l’Emploi, mais une telle imperméabilité interroge. Une situation d’autant plus regrettable que bien des APP seraient ravis d’investir de tels lieux de proximité et que les bibliothèques rappellent elles-mêmes, à l’article 1er de leur charte de 1991, le « droit [constitutionnel] à la formation permanente ». Il y a sans doute là de belles pistes à creuser en matière d’aménagement du territoire. Avis aux élus…
Citons toutefois deux exemples de partenariat qui nous sont remontés après consultation du réseau :
- Dominique Psaltopoulos, coordinatrice de l’APP de Vauvert, indique près de dix ans de partenariat avec la médiathèque de la commune, concrétisé par la tenue d’ateliers hebdomadaires, l’organisation d’événements ponctuels et des conditions particulières accordées aux stagiaires APP.
- Lucie Follet, formatrice en français aux APP de Dunkerque, nous signale avoir mis en place depuis novembre 2005 un partenariat sous forme d’ateliers et de rencontres avec la médiathèque Nelson-Mandela de Grande-Synthe.
l ne s’agit bien évidemment pas d’attendre des bibliothécaires qu’ils se posent en formateur, mais de favoriser les partenariats de compétences, l’important étant de tenir compte d’une certaine globalisation des problèmes, de s’inscrire dans une logique de l’action collective plutôt que de céder aux sirènes du franc-tireur isolé. Action collective ne signifie cependant pas uniformité des réponses et, de fait, la clé d’une bonne articulation semble résider dans l’identification claire, et préalable au partenariat, des champs de compétences et de missions de chacun. A cet égard, l’exemple de Lomme ne diffère guère de ce que l’on peut rencontrer en Angleterre, où des partenariats entre bibliothèques et centres de formation Learndirect sont organisés sur le même modèle, comme l’a montré le cas de la Birmingham Central Library lors du colloque Bibliothèques et Autoformation [3].
Difficile, dès lors, de ne pas se poser la question du transfert de bonnes pratiques. Si le dispositif paraît tout à fait reproductible, il faut tout de même rappeler l’ancrage local de l’ILEP et sa capacité à s’appuyer sur une approche modélisée des territoires : en s’intéressant aussi bien aux équipements qu’à l’étude des statistiques démographiques ou des moyens de transport, en entretenant sa connaissance des acteurs et opérateurs sociaux comme des réseaux politiques (villes, Région, Etat), l’ILEP semble désormais compter parmi les fins stratèges de l’intercommunalité. Une compétence aujourd’hui reconnue, qui lui vaut d’avoir été associé dès le départ au nouveau grand projet urbain de la capitale du Nord, la reconfiguration de Lille-Sud, quartier particulièrement défavorisé.
Tenté par la conquête de nouveaux espaces ? Partez sur les traces de l’Odyssée ! Contact : Chérif Lounici, app@ilep.fr ou app.lille.ilep@app.tm.fr
[1] Bibliothèques et Autoformation - La formation tout au long de la vie : quels rôles pour les bibliothèques à l’heure du multimédia ?, colloque du 5 décembre 2005 organisé par la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou (Paris). Enregistrement et actes du colloque seront disponibles courant 2006 sur le site de la Bpi, www.bpi.fr
[2] Voir www.mediathequedelomme.com
[3] Learning for Life : changing lives in Birmingham Central Library, par Brian Gambles, directeur - Colloque Bibliothèques et Autoformation, 5 décembre 2005 (Bpi - Paris).
































