- L’EPN n’est pas seulement un Ovni (outil voué au numérique et à l’informatique)
- ... mais aussi un Ovni (objet varié par le nombre de ses implications)
- … et également un Ovni (outil de valorisation de nouvelles initiatives)
- Pour conclure, l’EPN est un Ovni (objet virtuel nécessairement intégré)
- L’EPN, porteur d’avenir (actions à faire vivre en inter-réseau)
“Les Régions ont accompli d’importants efforts, en créant ou en soutenant des milliers d’espaces numériques, portés par les communes et les associations. Mais aujourd’hui, il s’agit moins d’agir sur la pénétration et le taux d’accès à l’internet que de travailler sur un objectif général d’autonomie des personnes dans la société de l’information et d’inclusion sociale à l’heure du numérique. Il ne suffit pas d’être “connecté” pour être un citoyen libre de ses choix”. In Le défi numérique des territoires.- Éditions Autrement, mars 2007
À l’occasion de la sortie du “Guide pratique” à destination des responsables et animateurs d’espaces publics numériques (EPN), l’Artesi [1] a organisé récemment une demi-journée d’information au Conseil régional d’Île-de-France qui avait pour intitulé : “Sensibiliser élus et agents au rôle de l’EPN sur le territoire”. Il y a été beaucoup question du programme public de l’Essonne et de diverses initiatives menées en Île-de-France (où 600 EPN sont répertoriés). On a pu entendre ce jour-là les témoignages de représentants des communes du Chesnay et de Palaiseau, ainsi que celui d’une association du 13e arrondissement de Paris.
Étaient également présents des responsables de structures de Bretagne, de la région Centre et du Nord-Pas-de-Calais. Un sondage effectué parmi les professionnels présents à cette journée a obtenu des résultats intéressants. On leur demandait de citer des mots-clés pour définir un EPN. Les termes le plus souvent cités ont été : “formation”, “information”, “lien social”, “fracture”, “développement”, “citoyenneté”.
Ainsi, ce drôle d’objet formation non identifié qu’est l’EPN méritait qu’on y prête attention dans les colonnes d’Actualité de la formation permanente, afin de mieux le connaître. Mais nous ne pourrons pas nous contenter de seulement six mots pour décrire le large spectre qui va de formation à développement et comprendre ce qu’est la nature véritable d’un EPN.
Il est aussi intéressant de constater que les termes cités sont plutôt utilisés dans le domaine social que dans celui de l’informatique et des NTIC. Les EPN produiraient-ils donc, dix ans après leur création, davantage de culture “humaniste” que technologique ? Était-ce l’objectif recherché à l’époque de leur création, a-t-il été atteint et peut-on étendre ce constat à l’ensemble des EPN [2] répartis sur le territoire national ? Enfin, à quoi servent précisément les EPN aujourd’hui ? Autant de questions auxquelles nous avons souhaité apporter un début de réponse. Le lecteur pourra se rendre compte à quel point l’exercice est délicat.
L’EPN n’est pas seulement un Ovni
(outil voué au numérique et à l’informatique)...
Relativement à l’orientation qu’en donna en son temps le cabinet du Premier ministre [3] à l’origine de l’appellation EPN, on peut dire qu’il s’agit d’un lieu ouvert au grand public dans lequel on peut s’initier à l’informatique et à l’internet. On peut également y utiliser ces moyens pour mener un travail de recherche personnelle, professionnelle ou encore de formation. Un animateur technique, attaché à l’EPN, propose d’accompagner et de “dépanner” les personnes dans l’utilisation des divers matériels mis à disposition (outre l’ordinateur, l’imprimante, le scanner, etc.), ainsi que des logiciels les plus courants.
Plusieurs formules d’inscription existent, mais il est généralement admis que l’accès aux ordinateurs et à l’internet est gratuit (ou presque) pour une durée maximum de deux heures et en fonction de la fréquentation. Des formules payantes très diverses existent pour des utilisations plus longues du matériel ou pour aider l’usager qui voudrait approfondir tel ou tel domaine, ou bien encore qui voudrait intégrer un groupe de travail.
Les EPN ont toutefois chacun leur particularité liée à l’initiative qui les a fait naître et au lieu qui les a accueillis, car la plupart n’ont pas été créés ex-nihilo, mais ont été ouverts dans des structures existantes aussi diverses que des FJT, des MJC, des médiathèques, des maisons de quartier, des points-info-jeunesse, des centres sociaux, etc. L’étiquette EPN est aussi un terme générique qui s’applique à plusieurs “sous-réseaux”, comme par exemple ceux des Cyber-points du ministère de la Jeunesse, des Cyberbases de la CDC, des bornes de la Poste et des nombreux espaces multimédia financés par les collectivités territoriales [4].
Les responsables de ces diverses structures affirment cependant poursuivre un objectif identique, celui de “lutter contre la fracture numérique”. Le mot est lâché. À l’origine, cette expression était principalement utilisée pour parler des différences de développement entre pays riches et pays pauvres en matière de NTIC. Elle a lentement dérivé pour désigner, à l’instar de “la fracture sociale”, l’inégalité de nos concitoyens devant l’usage et la maîtrise des outils informatiques et de l’internet [5].
Dix ans après l’apparition des premiers EPN, 55 % des foyers français se sont dotés d’un ou plusieurs équipements informatiques. Est-ce l’action significative des différents programmes publics qui a permis ce résultat où est-ce l’influence de l’économie de marché (et notamment la baisse des prix du matériel) ? Il n’existe pas à notre connaissance d’études qui permettent de répondre simplement [6] à la question parce que l’objet étudié n’est pas univoque, mais équivoque.
... mais aussi un Ovni
(objet varié par le nombre de ses implications)...
Pour mieux comprendre ce qui a présidé à l’avènement de ce réseau protéiforme, il faut tout d’abord abandonner ce terme de “fracture numérique”, parce qu’il introduit trop de confusion sémantique et trop de simplification sociologique. En effet, le mot “fracture” suppose qu’un objet concret a été cassé, alors qu’il était auparavant d’une seule pièce. Or, par essence, le monde du numérique a toujours eu un développement inégalitaire. Alors pourquoi ne pas utiliser le bon terme : “inégalité”, beaucoup plus parlant.
Lutter contre la fracture numérique”
“Dans le contexte de la révolution informationnelle, de nouvelles formes d’organisation se sont créées, qui ne suivent plus la logique de centralité des espaces et des pôles de décision conventionnels. À la verticalité des hiérarchies traditionnelles succède l’accroissement des relations horizontales, qui transcendent le plus souvent les frontières sociales et nationales. Non que la généralisation des réseaux signifie que l’on puisse y accéder et y participer indifféremment de partout, aussi bien dans les pays du Nord que dans les pays du Sud. On constate, au contraire, que les grands réseaux forment des “nœuds” localisables, indissociables de la nouvelle réalité urbaine des “villes globales” qui, telles Tokyo, Londres ou New York, développent surtout leurs interactions entre elles, grâce au jeu des investissements internationaux, des transits transfrontaliers ou des échanges financiers”. Vers les sociétés du savoir, rapport mondial de l’Unesco, 2005. Lire aussi les définitions des fractures numériques page 30 du même ouvrage.
Quant au seul terme “numérique”, il laisse entendre que l’inégalité contre laquelle on lutte dans les EPN n’est qu’un problème d’accès à la technologie [7]. Or, l’objectif est forcément plus important, car il doit porter sur trois inégalités, et non pas une. La réduction de la problématique à un seul champ représente également une menace pour la survie des EPN.
La première inégalité perceptible de l’ère numérique est effectivement d’ordre technologique avec des différences d’accès aux matériels et aux canaux de diffusion. Cette inégalité s’exerce entre individus mais aussi entre territoires. C’est la plus voyante. C’est pour cela qu’elle est la plus souvent mentionnée. Mais il faut se méfier aussi de savoir si elle n’est pas la plus facilement prétexte au développement effréné de l’industrie du numérique et de la consommation de “gadgets”.
La deuxième inégalité est due à ce que certains appellent cyniquement le niveau d’“alphanétisation”, c’est-à-dire la capacité à se servir des matériels et surtout des logiciels et des outils du web. Cette inégalité-là est beaucoup plus significative que la première, dans la mesure où les ressources de ce qu’il est convenu d’appeler la “société du savoir” passeront de plus en plus par le canal de ces nouveaux instruments.
La troisième inégalité se nourrit des deux précédentes. C’est le “niveau d’immersion” plus ou moins important des personnes dans l’environnement numérique. L’activité professionnelle facilite cette immersion. Quand on utilise toute la journée au bureau le courrier électronique, la recherche d’information, la commande en ligne, voire la publication et l’échange de données, on est plus enclin que d’autres à utiliser à domicile des outils plus complexes que sont le podcast et le blog, annonciateurs du Web.2 [8] et censés rendre l’utilisateur plus actif.
Ainsi, la soi-disant “fracture numérique” n’est en réalité que notre bonne vieille inégalité socio-professionnelle dans l’usage de technologies de plus en plus prégnantes. Et il est fort possible qu’avec l’avènement du triple play [9], on voit cette inégalité d’usage s’accroître avec, d’une part une catégorie de personnes grosses consommatrices de produits numériques “formatés” et, par ailleurs, une autre catégorie d’utilisateurs “éclairés”, optimisant leurs moyens de s’informer, de s’instruire et de s’enrichir. Les anglo-saxons ont un mot pour caractériser cette plus ou moins grande faculté d’optimisation chez l’individu. C’est l’empowerment [10].
En quoi l’EPN est-il susceptible de résorber une partie de la triple inégalité évoquée ci-dessus et de développer l’empowerment de ses usagers ? A-t-il été conçu dans ce but, et qu’en est-il aujourd’hui ? C’est en se posant ces bonnes questions que les EPN existent encore dans le paysage numérique grand public en France. Bien que la menace de leur disparition ne soit pas écartée pour autant. C’est en effet un paradoxe d’entendre un discours quasiment unanime sur la nécessité de fournir aux populations les plus fragiles les nouveaux outils de la société de la connaissance et dans le même temps voir le réseau des EPN se demander tous les ans comment boucler leurs budgets de fonctionnement.
… et également un Ovni
(outil de valorisation de nouvelles initiatives)
Comment en est-on arrivé à cette situation paradoxale ? Principalement par la difficulté qu’éprouve l’État à se positionner entre intervention et ingérence sur ce qui relève ou pas du marché, du territoire et de la sphère privée. Considérant qu’il ne faut pas fausser les règles de la concurrence, empiéter sur la compétence des collectivités locales et encadrer les pratiques des citoyens, les divers gouvernements qui se sont succédé depuis dix ans ne sont pas allés au-delà de la simple incitation adressée aux acteurs concernés.
Cette réserve s’explique en partie par la baisse des coûts des équipements et au dégroupage. Ainsi on a pensé que la fracture était en train de se résorber d’elle-même, donc qu’il n’y avait plus lieu de financer des espaces qui finiraient par être moins bien équipés que la salle à manger d’un quelconque quidam.
L’empowerment
“Au plan individuel, Eisen (1994) définit l’empowerment comme la façon par laquelle l’individu accroît ses habiletés favorisant l’estime de soi, la confiance en soi, l’initiative et le contrôle … Les notions de sentiment de compétence personnelle (Zimmerman, 1990), de prise de conscience (Kieffer, 1984) et de motivation à l’action sociale (Rappoport, 1987, Anderson, 1991) y sont de plus associées. L’empowerment individuel comprend une dimension transactionnelle qui se joue aussi au plan social et collectif car il implique une relation avec les autres. À cet effet, Katz (1984) le représente comme un paradigme synergique où les personnes sont interreliées, où il y a un partage des ressources et où la collaboration est encouragée.” Source : www.cewh-cesf.ca/PDF/cesaf/projet-empowerment.pdf
C’est en partie pour lutter contre cette vision que les EPN ont été amenés, au cours des années, à diversifier leurs propositions de service en ne se contentant plus de mettre des machines et des “tuyaux” à disposition, mais en fournissant du contenu via ces tuyaux. Pour maintenir leur niveau de fréquentation toujours fluctuant et trouver des financements suffisants, les structures gestionnaires des EPN sont ainsi amenées à monter des partenariats avec des organismes socioculturels ou socioprofessionnels divers afin de “co-organiser” des évènements liés à l’animation locale (ex : Fête de l’internet) ou d’aider les personnes dans leurs démarches administratives et d’insertion (formation-emploi). Des EPN se spécialisent même dans l’accueil permanent de certains publics ou dans des usages professionnels de la vidéo, de la CAO, etc., permettant de “vendre” de la prestation de service ou des produits. On peut aussi supposer que, les grosses communes étant proportionnellement moins bien équipées que les petites, les EPN ont un rôle d’animation au niveau local pour lutter contre l’isolement. Une chance que ces EPN aient été portés à l’origine par les réseaux associatifs qui ont souvent su travailler avec des “bouts de ficelle”, mais aussi se professionnaliser grâce notamment à l’apport du dispositif des “emplois jeunes”. Beaucoup de ces structures occupent aujourd’hui une place dans la vie communale et sont partiellement soutenues par des programmes locaux, départementaux et régionaux. Des exemples fournis par la Ville de Palaiseau, le Département de l’Essonne et la Région Île-de-France [11] peuvent illustrer ces trois niveaux d’intervention.
Pour conclure, l’EPN est un Ovni
(objet virtuel nécessairement intégré)
Commune de Palaiseau : des débuts difficiles
Avec ses 30 000 habitants, Palaiseau fait partie de l’agglomération du plateau de Saclay (100 000 habitants). Bien qu’elle bénéficie d’un environnement scientifique et de formations supérieures, c’est paradoxalement dans ce milieu que la création d’un EPN s’est avérée difficile.
La première tentative, en 2003, n’a pas obtenue l’aval des élus, qui avaient d’autres priorités en matière budgétaire et craignaient de devoir s’engager sur plusieurs années. Sans lieu identifié, sans personnel dédié et peu soutenu par le réseau associatif qui y voyait une éventuelle concurrence, un espace a toutefois ouvert à la médiathèque avec un animateur de Maison de quartier. L’expérience a fini par intéresser diverses structures, et notamment le Point info jeunesse.
C’est en février 2004 que les choses évoluent grâce à des moyens conséquents donnés par le Conseil général de l’Essonne (voir infra) et par la Région. L’EPN se voit doter de 11 PC fixes et 5 mobiles pour lancer des animations hors les murs et satisfaire un plus grand nombre de demandes malgré le territoire à couvrir. “Il fallait savoir sortir et aller plus loin dans le lien social et la recherche d’autonomie”, explique un des initiateurs de l’opération.
Le succès ne s’est pas fait attendre, avec tout de suite énormément de monde, et les besoins continuent à se faire sentir (400 à 500 personnes par mois, plus 250 personnes venant en groupe). Les postes sont occupés en permanence (30 minutes d’utilisation). Il est possible d’obtenir un temps plus important sur présentation d’un travail à réaliser. Devant cet afflux, autorisation a été donné à l’EPN de “couvrir” d’autres points de la ville qui est très étendue : la maison des anciens, le centre “accueil jeunes” et bientôt un quatrième lieu.
L’activité est donc créée dans des espaces déjà “vivants” et non pas ex-nihilo. “Les EPN sont des outils de relations humaines et d’intégration des populations utilisateurs de services”, précise-t-on à Palaiseau, en parlant du mixage des publics représentatifs de toutes les catégories sociales de la commune. Actuellement l’EPN participe à toutes les actions municipales et fait partie de l’ensemble de la politique de la ville. L’équipe municipale s’emploie à ouvrir les services au-delà des besoins initiaux (exemples : stages intensifs, actions spécifiques vers les malentendants) et à trouver des collaborations avec leurs homologues d’autres communes sur le département de l’Essonne.
Malgré ce succès, se pose encore la question de la pérennisation du dispositif. La Ville n’a pas les moyens de faire face aux futures dépenses. Il faudrait qu’un relais soit pris par la Communauté d’agglomération (10 communes). La difficulté est que selon les communes les EPN ne sont pas structurés de la même façon donc il n’est pas facile de les regrouper sous une autorité unique légitime. Et il va falloir attendre la fin des nombreuses échéances électorales à venir pour que des décisions soient prises.
54 EPN dans le département de l’Essonne
Le département de l’Essonne, avec ses 1 100 000 habitants, s’enorgueillit de 54 EPN regroupés dans le réseau EPNE. Ceux-ci sont l’émanation d’une politique définie en 2002 et d’un programme d’action qualifié d’“accès au savoir pour tous”. Le Département mettant beaucoup de moyens à l’accueil de ses pôles scientifiques et de ses grandes écoles, il était normal que la manne retombe aussi sur un large public. Trois axes définissent ce programme :
- un soutien au développement scientifique et technique ;
le développement de l’accès grand public permettant un maillage harmonieux du territoire ;
- la création d’une banque des savoirs (vulgarisation scientifique et technique).
Les EPNE, ouverts sur le département à la suite d’un appel public à projet, font partie intégrante de cette politique voulue par les élus. Facilité l’accès - lutter contre l’éloignement géographique au haut débit et contre l’éloignement socio-économique.
Plusieurs niveaux d’espaces coexistent :
- des espaces de moins de 10 postes avec 15 heures d’ouverture, 1 animateur et un agent ;
- des espaces de 10 postes et plus, 20 heures d’ouverture, 1 animateur et 1 coordonnateur
Tous les EPNE sont adossés à une structure qui bénéficie d’une convention de trois ans avec une aide à l’investissement et une aide au fonctionnement (voir chapitre précédent). à l’origine, c’est bien le réseau associatif qui a “boosté” le dispositif en portant les meilleurs projets. Mais le relais par les communes fait qu’aujourd’hui, ce sont 60 % des EPNE qui sont sous gestion municipale.
Les EPNE sont indéniablement des lieux de socialisation. Bien intégrés, utilisés pour leurs compétences spécifiques, ils sont à la croisée ou initiateurs de projets multi-partenariaux. 25 000 personnes se sont inscrites sur l’ensemble de l’Essonne, dont 10 % pour de l’initiation - soit 2 500 personnes qui se renouvellent régulièrement, mais ce nombre est en diminution.
Les difficultés de fonctionnement sont caractérisées par plusieurs facteurs. Une trop grande part d’occupation concerne un même public, d’où la nécessité d’aller en “capter” d’autres. Les échanges au sein du réseau départemental sont insuffisants, ce qui empêche la mutualisation et la capitalisation des savoir faire des équipes d’animation.
Il faudra apporter un soutien aux projets innovants qui envisageront d’optimiser les moyens de ce réseau, notamment en aidant à la coordination au niveau très local de mini-réseaux qui ont commencé à émerger. De nouveaux moyens doivent être trouvés pour permettre aux animateurs de se former sans fermer l’espace en leur absence. Enfin, il faut mieux diffuser une culture numérique accessible au plus grand nombre à travers des manifestations ciblées et des actions au quotidien.
Le Conseil régional d’Île-de-France : renforcer les relations entre élus et EPN
Le Conseil Régional d’Île-de-France, qui recevait dans son hémicycle la présentation du guide “Sensibiliser élus et agents au rôle de l’EPN sur le territoire” [12] en mars dernier, a ouvert les débats en présentant sa propre vision de l’internet grand public et du maillage de son territoire pour un meilleur accès des populations aux outils et aux compétences en NTIC. Cette vision doit servir à la construction d’une identité régionale qui compense l’influence de Paris et qui doit aussi s’inscrire dans les missions de solidarité qui incombent aux régions. Trois axes illustrent ce qui constituera le domaine d’intervention priorisé par la Région Ile-de-France.
L’axe majeur est l’appropriation d’internet par les collectivités pour créer de nouveaux services. Il s’agira de se baser sur des fondamentaux culturels donc de partir des expériences de terrain, de les mettre ensemble et de trouver les bonnes procédures. Le deuxième axe concerne les “actions solidaires”, face à ce qu’il est convenu d’appeler la “fracture numérique”. Mais au lieu de se lancer dans des études prospectives, la Région a choisi d’ordonner une étude de terrain pour voir comment font les gens, avec quels moyens. La Région doit maintenant aider ces structures sous une forme qui pourra s’apparenter à celle de Timpass [13] en Nord-Pas-de-Calais, en finançant des séquences de formation organisées dans les réseaux. Le deuxième semestre 2007 servira de test à cette expérimentation en vue de la généraliser en 2008. Le dernier axe mettra en avant la nécessité de la relation entre les structures et les élus. La sortie du guide “Sensibiliser élus et agents” en est une illustration.
A Palaiseau : le budget du dispositif
Coûts
- Investissement : 60 K€
- Fonctionnement par an pour 1 EPN sur deux sites (2 animateurs) : 38 K€
Recettes
- Investissement : 23 K€ de la Ville de Palaiseau, 21 K€ du Conseil général de l’Essonne, 16 K€ de la Région Île-de-France
- Fonctionnement : 8 K€ du Conseil de l’Essonne
- Prestations gratuites (sensibilisation) : 15 heures par semaine
- Prestations payantes (ateliers) : 10 € par jour
Relativement à son deuxième axe, celui du soutien aux structures
EPN, la Région a par ailleurs demandé à l’Artesi d’être l’illustrateur d’actions concrètes, en menant un travail au niveau régional qui puisse résoudre en partie le problème du morcèlement des responsabilités administratives et de l’empilement des champs de compétences ; problème caractéristique du réseau des EPN.
L’Agence Régionale a donc ouvert trois “chantiers”. Le premier porte sur la mutualisation des contenus inter-réseaux [14] qui permettrait de rompre l’isolement des EPN (75 % d’entre eux ne sont pas en réseau) et de combler le manque de ressources. Le deuxième chantier concerne la sensibilisation des acteurs publics sur le territoire afin qu’ils connaissent mieux les services pouvant être rendu par les EPN. Le troisième et le plus délicat à mener, c’est celui de la pérennisation du réseau. Ce chantier doit partir d’un certain nombre de constats. Celui sur l’évolution de l’attente de l’usager, par exemple, qui délaisse les ateliers pour des demandes personnelles ponctuelles et un accompagnement personnalisé. Le renforcement du réseau passera par la professionnalisation des animateurs, la mise en perspective de leur métier et de ses évolutions, et “le retour” du pédagogique trop souvent relégué à l’avantage de la technique. Le renforcement du réseau passera également par la construction de modèles économiques qui doivent tendre vers le multi-financement et l’élargissement de la gamme de services.
L’EPN, porteur d’avenir (actions à faire vivre en inter-réseau)
Nous ne pouvons pas présenter davantage de témoignages dans ces colonnes, mais nous pouvons en revanche préciser qu’au cours de la demi-journée d’information sur les EPN, les représentants d’autres territoires comme ceux du Nord-Pas de Calais, Centre et
Bretagne ont confirmé un certain nombre de constats et formulé des préconisations qui nous permettent d’avancer quelques points de bilan sur le dispositif national des EPN, dix ans après sa création.
Plusieurs aspects positifs peuvent être mis en avant. Outre le service de simple mise à disposition de matériels et d’aide à leur utilisation, la plupart des EPN offrent aujour-d’hui une diversité d’activités qui leur permet de toucher davantage de publics et de bénéficier de plusieurs sources de financement. Les EPN ont su trouver leur mode d’intégration dans leur environnement local et sont considérés par les acteurs comme de possibles outils de développement territorial. Enfin, les compétences des équipes d’animation sont reconnues par les publics usagers qui fréquentent les sites en grand nombre.
Néanmoins des aspects négatifs subsistent. Les EPN restent des structures fragiles du fait des contraintes budgétaires permanentes qu’elles rencontrent. Elles n’ont jamais été pensées à l’origine avec un modèle économique qui aurait pu donner des pistes de rentrées financières propres. La coopération et la mutualisation de moyens entre EPN sont quasi nulles au niveau local et inexistantes aux niveaux régional et national. La faible implication de l’État empêche le réseau de trouver une identité nationale et de s’inscrire parmi les outils de modernisation du service public.
Pistes d’évolution
Nous avons mentionné qu’un rapport fort intéressant avait été écrit par le cabinet Marsouin, concernant un des plus anciens réseaux d’espaces numériques publics, celui des Cybercommunes de Bretagne. Leurs recommandations en fin de rapport concentrent tout le champ des “bonnes pratiques” à mettre en œuvre pour faire durer ces formidables lieux d’expérimentation sociale que sont les EPN en réseau. Le premier intérêt de ces propositions est de donner de la valeur aux initiatives collectives, contrairement à la plupart des nombreuses publications qui renvoient la personne utilisatrice de l’EPN à un isolement face au savoir et à l’acquisition de nouvelles compétences. Les préconisations faites au réseau breton des Cybercommunes se déclinent dans trois catégories.
Les services aux publics
Il s’agit de concevoir l’EPN comme lieu de services et de technologies avancées et en constante évolution, de proposer des équipements sophistiqués, des débits suffisants (au minimum un accès permanent) et des applications récentes. Des bourses d’ordinateurs (occasion) doivent être organisées pour faciliter le renouvellement de l’équipement vieillissant. Les prestations et services doivent évoluer pour apporter une plus value à la pratique actuelle des citoyens. Il faut à la fois pouvoir attirer les primo-usagers et continuer à satisfaire les habitués. Il est nécessaire d’élargir le public et ouvrir les EPN aux associations, aux écoles, aux foyers des jeunes, etc. Certains créneaux horaires pourraient être réservés à un public particulier, sans chercher systématiquement le mixage des publics qui peut être un frein dans certaines situations. Il serait intéressant aussi
d’identifier les non-usagers des EPN, les raisons de ce non usage et d’examiner dans quelle mesure on peut répondre à leurs besoins.
L’animation et la coopération
Il faut faire évoluer la fonction des animateurs comme “acteurs des usages” et leur donner les moyens et une formation adaptée ; ainsi qu’une motivation les incitant à faire connaître d’autres usages que ceux connus des utilisateurs. Les statuts des animateurs devraient être homogénéisés grâce à une reconnaissance régionale. Un coordonnateur par pays chargé de mettre en relation les animateurs serait chargé de faire vivre les forums et autres moyens de diffusion de l’information. Pour que la spécialité de chaque animateur profite à l’ensemble des espaces, des échanges de compétences doivent être organisés.
Les moyens et le financement
Il faut concevoir un modèle économique réaliste avec une réflexion à long terme sur la gestion et des prévisions à plus de cinq ans. Les collaborations avec d’autres organismes financeurs (Commission européenne, Caisse des dépôts et Consignations...) gagneraient à se développer. Les EPN qui “vivotent” pourraient être regroupés vers un site centralisateur (moins de 15 km de rayon) géré par une communauté de communes.
Dix ans : un anniversaire en demi-teinte
Nous ne voyons pas ce que nous pourrions ajouter à ces préconisations. Et pourtant, bientôt quatre ans les séparent de celles, très proches dans l’analyse, formulées le 19 mars dernier au Conseil régional d’Île-de-France. À l’horizon 2010, la “stratégie de Lisbonne” appelait en 2000 “la société de la connaissance” qui nécessitait en urgence “un effort d’équipement en ordinateurs multimédia des écoles, un effort de formation des enseignants aux techniques numériques, le développement de services et logiciels éducatifs et l’accélération de la mise en réseau des écoles et des formateurs” [Communiqué de presse CCE, 9 mars 2000]. Alors qu’il ne reste que trois ans, une infime partie seulement du “Rubicon” numérique a été franchie [15]. Car il ne suffit pas encore une fois de brancher tous les ordinateurs possibles pour faire démarrer cette société de la connaissance. Le réseau des EPN reste une excellente opportunité dont les décideurs doivent au plus vite se saisir afin de ne pas perdre le capital qui s’est accumulé depuis dix ans, principalement grâce aux énergies développées sur le terrain même. Nous avons vu, au cours de la campagne des présidentielles, à quel point les nouveaux usages de l’internet ont pesé sur les discours des candidats et provoqué des recadrages stratégiques. Gageons que les élus sauront s’en souvenir et feront des Espaces publics numériques de vrais lieux démocratiques de créativité partagée, dans un mouvement comparable à ce que la “culture pour tous” a connu en France voici quarante-cinq ans.
Michel Lisowski
in Actualité de la Formation Permanente n° 204, sept.-oct. 2006
































