À l’initiative de la mission économique Ubifrance [1] en République tchèque, Prague accueillait, le 28 novembre 2011, un séminaire de découverte du marché de la formation professionnelle. Quatre organismes de formation français ont ainsi eu l’occasion de présenter leur offre de service à une trentaine d’entreprises tchèques. Un évènement business to business qui fut également l’occasion de dresser un panorama de l’état de la formation continue dans l’ancien royaume de Bohême.
Sur bien des points, la gestion de la formation professionnelle en République tchèque pourrait s’apparenter à l’écheveau d’une intrigue conçue par l’écrivain national, Franz Kafka. Difficile, en effet, d’intégrer l’idée même de formation tout au long de la vie dans les mœurs d’une société encore marquée par son héritage culturel austro-hongrois où la formation initiale est à ce point source de prestige qu’on l’affiche fièrement sur sa carte de visite (l’indépassable statut social de Herr Doktor...). Dans ces conditions, et malgré les efforts des acteurs de la formation professionnelle en République tchèque, les dispositifs existants demeurent encore anarchiques, complexes, méconnus et souvent difficiles d’accès pour ceux qui souhaitent malgré tout entamer une démarche de reconversion professionnelle ou envisagent un changement de carrière.
Les rencontres praguoises de la formation professionnelle et du e-learning.
Lors de cette journée de rencontre, quatre entreprises françaises, déjà présentes – ou non – en République tchèque (Socotec, E-doceo, Icademie et le CFPJ) sont venues présenter leurs offres à trente-deux sociétés et institutions tchèques, parmi lesquelles l’Université Charles de Prague, les éditeurs e-learning Gopas et LangMaster, le développeur informatique AutoCont, l’entrepreneur en génie civil Soletanche ou l’association Ceska asociace franchisingu, spécialisée dans l’aide et le conseil juridique aux entreprises. Au total, quarante-cinq représentants du tissu économique tchèque sont venus à la rencontre des français et, au cours de l’après-midi, trente-deux entretiens individuels se sont tenus, en face à face. « Épuisant, mais enrichissant » a confié Jérôme Bruet, PDG d’E-doceo au sortir de ce marathon BtoB. Pour Jean-Luc Codaccioni, directeur général d’Icademie, « il existe un réel intérêt des entreprises tchèques pour le savoir-faire français ».
41 000 prestataires de formation : un chiffre à nuancer
Pourtant, ce petit pays de la Mitteleuropa ne compte pas moins de 41 000 prestataires de formation pour 10,5 millions d’habitants ! Un chiffre à relativiser, cependant. Pour Jana Brabcová, vice-présidente d’Asociace institucí vzdělávání dospělých ČR, o.s (Association des instituts de la formation des adultes en République tchèque) et gérante de l’organisme de formation Grafia, ce nombre ne correspond pas à la réalité puisqu’ « il tient compte non seulement des organismes de formation en tant que tels, mais aussi des formateurs indépendants ainsi que des enseignants donnant des cours à domicile en dehors de leurs heures de travail ». Martin Dobeš, de l’Institut international de la formation (Národní vzdělávací fond), pour sa part, évalue le nombre réel d’organismes à 2 000 ou 3 000 [2], guère plus. Actuellement, seuls 7,5 % des actifs tchèques de 25 à 65 ans sont inscrits dans une démarche de formation continue, soit 460 000 personnes sur un total de 6,1 millions d’actifs (contre 9,1 % pour l’Europe des 27, 10,4 % pour l’Europe des 15 et bien loin derrière ce "bon élève européen" qu’est le Danemark qui recense 32,8 % de ses actifs impliqués dans une démarche de formation continue). « Une enquête récemment menée auprès des personnes entrées dans un cycle de formation professionnelle ou de reconversion indique que 32 % l’ont fait pour améliorer leur carrière, 10% en vue de changer de métier et 8 % afin d’éviter de perdre leur emploi » annonce Jana Brabcová dont l’association, fondée en 1990, ne cesse de promouvoir la formation continue auprès du public tchèque. Ainsi, la campagne de sensibilisation de l’année 2011 était précisément axée autour de ce slogan « la formation continue vous permettra d’accroître votre potentiel sur le marché du travail ».
85 % de la formation continue en République tchèque financée par l’Europe
Malheureusement, de son propre aveu, le public tend à se sentir peu concerné par cette voie de promotion sociale. « Les tchèques, qu’il s’agisse des salariés ou des entreprises, ne comprennent pas la nécessité d’investir dans un domaine éducatif qui, pour eux, doit être gratuit » regrette la vice-présidente de l’association. De fait : 85% des sommes allouées à la formation professionnelle continue émanent du Fonds social européen (1,83 milliard d’euros pour la période 2007-2013), contre seulement 10 % issus des pouvoirs publics et 5 % des entreprises. Quant à l’attribution précise de ces dotations... « c’est un peu la loterie » déplore Jana Brabcová qui regrette également que l’État tchèque ait choisi des critères purement comptables pour déterminer le tarif horaire d’une action de formation. « Pour les pouvoirs publics, la meilleure formation est la formation la moins onéreuse... Ainsi, la fourchette "idéale" - aux yeux de l’État - oscille entre 160 et 360 couronnes de l’heure (de 6,75 à 15 euros). Hélas, beaucoup de formateurs acceptent ces tarifs au détriment de la qualité. Nous estimons, quant à nous, que ce tarif est à renégocier au plan national et européen ». D’autant que si ce tarif dévalué contribue au maintien de la médiocrité de l’offre de la formation, il participe également à la corruption des acteurs publics de l’emploi. « Le Bureau central du travail [3], en lançant des appels d’offre flous sur les objectifs de formation et en imposant le choix des tarifs les moins chers, concourt à la mise en place de séminaires fantoches qui n’ont de formation que le nom, voire carrément de cycles de formation financés, mais jamais effectués. Dans tous les cas, les compétences professionnelles des salariés sont quasi-toujours les grandes sacrifiées de ces décisions comptables ».
"Homologuer" les formateurs
La qualité, justement, constitue le cheval de bataille de l’Association des instituts de la formation des adultes en République tchèque. Un thème qu’elle ne cesse de promouvoir au travers de sa revue Andragogika et de la Commission d’accréditation du ministère de l’Enseignement national, où elle siège. « Aujourd’hui, n’importe qui peut se déclarer formateur. Il n’existe aucun critère pour déterminer l’expertise et les compétences pédagogiques d’un formateur » explique Jana Brabcová. Afin d’y remédier, l’association s’implique fortement dans "l’homologation" (c.a.d la certification) des futurs formateurs pour adultes, ainsi qu’à la sensibilisation du grand public et des PME. Par ailleurs, la création et la mise en ligne d’une première base de données sur la formation continue, baptisée Andromède, recensant l’information existante et permettant le partage des documents, est également à mettre au crédit de cette association qui projette d’établir un premier système codifié d’évaluation de la qualité des formations proposées basé sur une série d’audits qualitatifs.
"L’État ne s’implique pas assez"
« Il nous appartient de modifier le regard de la société tchèque sur la formation des adultes » estime Jana Brabcová, « la grande majorité de nos concitoyens considère encore qu’il s’agit d’un dispositif inutile eut égard à leur formation initiale. Et même si la crise a permis aux entreprises de comprendre qu’il valait mieux former que licencier [4], encore trop peu de services RH savent réellement ce qu’est une session de formation. Trop souvent, c’est à la secrétaire de direction du chef d’entreprise qu’on demande de répondre aux appels d’offres, sans disposer du moindre diagnostic sur les besoins réels des collaborateurs. Plusieurs secteurs professionnels, en République tchèque, sont en situation de reconversion et l’État ne s’implique pas assez dans ces questions, laissant à l’Europe le soin d’assurer les financements... Mais que se passera-t-il quand le robinet du FSE se tarira ? »
par Benjamin d’Alguerre
in Le Quotidien de la formation, 1er décembre 2011
































