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Ouverture des deuxièmes rencontres du Forum Français pour la Formation Ouverte et à Distance
BAHRY Jacques - septembre 2001

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La capacité de notre société dans son ensemble, et notamment en France, à trouver des mots nouveaux, plutôt anglicisants, de les investir d’une véritable portée mythique, avant de les laisser retomber dans l’oubli à l’arrivée du mot suivant, me laissera toujours rêveur. Dans notre domaine, le e-learning est le dernier en date de ces mots que font et défont les modes.


Cette année, certains mois on aura pu compter plus de dix séminaires ou colloques célébrant l’e-formation. Encore, ne fais-je pas le décompte des articles de presse, ni des nouvelles étiquettes e-formation collées rapidement sur des emballages et contenus nettement plus anciens. Paul Valéry disait "les événements ne sont que l’écume des choses, ce qui m’intéresse c’est la mer". C’est à parler de la mer et non de l’écume que j’invite les participants de ces deuxièmes Rencontres du fffod.



Le e-learning : mythe ou réalité ? E-learning ou FOAD ?

Tout d’abord, le e-learning est un concept très réducteur, par rapport à l’ensemble des phénomènes de transformation qui touchent actuellement en profondeur l’acte de former. En effet, il ne réfère qu’à l’internet qui, quels que soient ses mérites et son devenir certain, n’est qu’un des outils qui, aujourd’hui marque l’innovation des NTIC dans les processus de formation. De plus, le terme de e-learning porte en lui l’idée d’auto-formation, ou plus exactement d’autodidaxie, on parle même je crois de solo-formation, bref : l’apprenant seul face à son ordinateur ! Et même si je ne remets absolument pas en cause la haute valeur du travail et de l’apprentissage solitaires, qui heureusement existent depuis toujours, ils ne concerneront jamais qu’une petite minorité des publics, et ne constitue pas à mes yeux l’avenir de l’évolution de nos systèmes de formation, mais déjà une première illusion. Toujours sur le terme de e-learning, pas besoin d’être un grand angliciste pour savoir que e-learning ne signifie pas e-formation, mais e-apprentissage (c’était déjà vrai de l’Open and Distance Learning). La traduction centrant le concept sur l’acte du formateur, et non pas sur l’effet sur l’apprenant, est un choix inducteur, et source de beaucoup de confusion.

Le e-learning est à l’éducation ce que la net-économie, qui se prétend même parfois nouvelle économie, est à l’économie. Fondée sur des facteurs de changement et d’innovation, très réels et très sérieux, une extraordinaire mousse médiatique essaie de cacher le fait que la nouveauté ne remet pas en cause les fondamentaux, mais s’inscrit bien dans l’histoire de la discipline. Ainsi, la net-économie contrairement à ce qu’ont prétendu un certain nombre de thuriféraires, ne remet pas en cause les principes de l’économie. On le voit bien aujourd’hui avec la chute du NASDAQ et le repli des capitaux pris dans des aventures spéculatives, créant une bulle financière qui ne peut qu’éclater à un moment donné. De la même manière le e-learning ne remet pas en cause les fondamentaux de la pédagogie, de l’éducation, de la formation, mais s’inscrit certes comme une étape nouvelle, concrétisée par des innovations importantes mais dans un processus évolutif continu, si l’on considère les choses sur une période suffisamment longue. C’est pourquoi je lui préfère de beaucoup le terme de FOAD (formation ouverte et à distance) qui est un concept ouvert, intégrant les différentes modalités pédagogiques et technologiques qui caractérisent l’évolution actuelle des dispositifs de formation. Espérons cependant que les feux de la rampe auxquels le e-learning a droit aujourd’hui, permettent dans cette société de communication de sensibiliser les décideurs et de dépasser les obstacles et les freins qui entravent encore aujourd’hui les changements nécessaires. Néanmoins Mme de Sévigné prétendait que la mode du café ne durerait pas plus que la mode de Racine. D’une certaine manière elle a eu raison. Il se peut donc que le e-learning dure, mais dans ce cas il changera de champ sémantique - il commence déjà - et deviendra synonyme de FOAD dès lors qu’il y a utilisation des NTIC dans les dispositifs.

FOAD, NTIC au service de la formation : de vrais changements, mais lesquels ?

Le plus grave serait sans doute que, déçu par les e-illusions et jetant en quelque sorte le bébé avec l’eau du bain, on sous-estime de ce fait l’importance de ce qui est entrain de se passer dans nos systèmes de formation et d’apprentissage. L’innovation appuyée sur l’ensemble des NTIC pénètre tous nos systèmes de formation. C’est chaque jour plus vrai au niveau des grandes entreprises et universités nord-américaines d’abord, européennes de plus en plus. En fait, les éléments de modification du contexte de nos systèmes de formation sont si importants que l’on peut les analyser en termes de rupture avec les systèmes traditionnels, même si fondamentalement il s’agit d’un chapitre, certes nouveau, mais qui appartient toujours à l’histoire du transfert des savoirs et en respecte les principes. Des caractéristiques, qui paraissaient obligatoires pour la formation, qui semblaient la définir, deviennent des modalités possibles parmi d’autres.

La formation en stage n’est plus la seule manière de concevoir la formation. Formation à distance, coaching, tutorat, auto-formation, utilisation de media multiples (visio, CD, internet), sont autant de nouveaux concepts, qui marquent que la formation ne se réduit plus à un stage avec sa fameuse unité de lieu et de temps. Ils marquent aussi qu’il existe d’autres manières d’aider l’apprenant à apprendre que d’être un professeur qui sait tout. En présentiel ou à distance, il s’agit de l’accompagner dans son parcours. Le groupe des apprenants et leurs échanges devient aussi une partie majeure du parcours de l’apprentissage.

La formation collective n’est plus non plus la seule manière de concevoir la formation. L’individualisation de la formation par des parcours adaptés aux besoins de chacun avec des concepts comme le séquencement, la modularisation, la granularisation, me paraissent encore plus déterminants des changements actuels en matière de formation que l’apport même des technologies, y compris de la "technologie reine", l’internet. De plus il n’y a pas de contradiction, car ce sont ces technologies qui permettent justement d’aller encore plus loin, en matière d’individualisation, que ne le permettaient les très intéressantes expériences pédagogiques allant déjà, sans les technologies, dans ce sens. Plus important encore, la formation semblait avoir un champ bien spécifique avec des frontières bien précises permettant de savoir quand on se formait et quand on ne se formait pas. Aujourd’hui, la distinction formation/information n’est plus aussi claire qu’auparavant. La frontière reste essentiellement liée à une réglementation que d’aucuns qualifient d’obsolète. L’internet est bien entendu le véhicule principal de ce flux d’information en direction des individus, où la formation n’est plus qu’un cas particulier de transfert d’information en général caractérisé par l’existence d’un programme, d’une progression pédagogique, d’un parcours à suivre, d’un cursus validé.

De même, la distinction formation/travail n’est plus aussi claire qu’auparavant. L’apprentissage sur le poste de travail rejoint le travail tout court, sur le même poste, et toutes les formes de formation-action, avec l’intérêt pédagogique du va et vient permanent entre la théorie et la pratique, constituent le nouveau cadre d’une pédagogie efficace, que le développement des NTIC rend possible.

La distinction formation/culture elle non plus n’est pas aussi marquée qu’auparavant. L’engouement dans ce domaine pour les outils multimedias à vocation culturelle qui, loin de nuire au succès des musées, contribue à y attirer des publics de plus en plus larges, est un bon exemple de ce phénomène.

Et même la distinction formation/jeu n’est plus aussi tranchée qu’auparavant. Et pourtant quoi de plus différent, dans une optique traditionnelle, que la formation qui, pour être efficace, devait être un peu laborieuse, voire ennuyeuse (Cf. Alain), et le jeu c’est-à-dire le divertissement, presque le plaisir ! Aujourd’hui, grâce aux NTIC le ludo-éducatif, concept tout à fait explicite, devient une nouvelle forme d’apprentissage, car c’est en s’amusant que l’on peut désormais acquérir de nombreuses connaissances. Ceci existait déjà avec certaines pédagogies d’éveil, mais les NTIC leur donnent une ampleur sans précédent. Enfin, formation initiale et continue, si elles conservent leur spécificité de public, constituent néanmoins deux segments d’un même grand marché de l’Education au sens large, marché qui a vocation à dépasser les frontières nationales et même linguistiques dans sa recherche du retour sur investissement.

Et, c’est sans doute au niveau économique que l’arrivée des NTIC dans le monde de la formation rend nécessaire de parler de rupture. En effet, avec l’irruption des NTIC, le modèle économique lui-même du processus de formation change. Caractérisé jusque-là par très peu de besoin en capital et beaucoup de besoin en travail, le nouvel équilibre économique demande beaucoup plus de capital et donc, en proportion, moins de travail. Là où le retour sur investissement d’une structure de formation pouvait être quasi immédiat (moins de 12 mois), nous nous trouvons face à un système économique où la production de ressources et la mise en place des équipements technologiques deviennent des préalables à l’acte de formation, qui renvoient à plusieurs années l’éventuel retour sur investissement.

Du fait de ces modifications de structuration économique, de nombreuses questions se posent aux acteurs de la formation. C’est toute la chaîne des étapes du processus de transfert de la connaissance qui est en bouleversement. Elle part du savoir lui-même, passe par sa capitalisation, sa formalisation, puis sa transformation en contenus pédagogiques, transférés ensuite à des apprenants, après scénarisation, mise en jeu, modularisation, intégration à des dispositifs interactifs, incluant toutes les modalités d’accompagnement nécessaire (tutorat, coaching, forum, etc.), pour être finalement commercialisés et distribués à un client final. C’est sur l’ensemble de cette chaîne que le rôle des acteurs traditionnels va être modifié, sans que l’on sache encore très bien qui va prendre quelle place et surtout comment va se partager la valeur ajoutée. Les organismes de formation devront-ils devenir éditeurs de ressources et de service ? Des éditeurs pourront-ils fournir à l’offre de formation les ressources nécessaires à l’instar des manuels scolaires ? Qui seront les gagnants et les perdants ? De plus, ces changements s’accompagnent à la fois d’une évolution forte des métiers traditionnels de la formation et de l’édition, mais se construisent aussi par l’émergence de nouveaux métiers. Dans ce nouvel environnement, plus proche de celui de l’industrie que du cabinet de consultants-formateurs, les besoins de capitaux seront, de toute façon, considérables. La construction de partenariats constitue la seule alternative douce et intelligente à la main mise des plus puissants soit par rachat, soit par transformation en sous-traitance des compétences des moins puissants. Mais l’urgence et les difficultés des partenariats risquent de favoriser l’alternative, néanmoins de manière moins douce et sans doute moins intelligente.

L’éducation tout au long de la vie

L’individu apprend tout au long de sa vie : quand il travaille, quand il lit, assiste à un colloque, dans le cadre d’échanges avec ses collègues ou ses amis, lorsqu’il élève ses enfants, ou bien gère son compte en banque et son patrimoine, … mais aussi dans des moments plus studieux, seul ou en groupe, avec l’appui d’un professionnel ou d’un coach. Tout ceci est vrai depuis des millénaires. C’est ainsi que l’homme s’est formé, disposant des technologies de son époque, qu’il s’agisse du papyrus, de l’imprimerie, de la "lanterne magique" des jésuites du XVIIIe siècle.

Aujourd’hui, grâce aux NTIC, l’accès au savoir devient possible pour des millions de personnes, et demain sans doute pour des milliards. Les évolutions technologiques à venir le permettront : haut débit, satellite basse altitude, internet avec des terminaux ergonomiques et simples. Cet avenir, peut-être radieux, mais peut-être pas, ne doit pas nous cacher qu’encore aujourd’hui la réalité des débits à la disposition de la plupart des utilisateurs d’internet, de même que la réalité des parcs informatiques dans les entreprises, réduisent le rôle d’internet à la transmission de l’écrit, souvent sans le son et, sauf patience infinie, sans l’image.

La progression très rapide, dans les prochaines années, ne fait néanmoins pas de doutes, car l’éducation comme la formation ne subissent pas une évolution intrinsèque, mais ne font que suivre finalement le rythme accéléré des progrès technologiques de la société tout entière, c’est-à-dire l’arrivée massive des NTIC dans nos vies personnelles et professionnelles. Ce qui se passe dans la sphère de la formation, n’est que le reflet de ce qui se passe dans le reste de la société, au travail comme à la maison, au bureau ou à l’usine, comme dans la ville. Les obstacles et les freins ne ralentiront pas les choses longtemps, car il ne s’agit pas simplement d’un jeu de forces internes au système éducatif et de formation, qui nous laisserait un temps infini pour discuter, hésiter, refuser, mais d’une évolution globale, rapide et irréversible, de nos sociétés scientifiques et technologiques.

En guise de conclusion



Les e-business, e-commerce, e-learning, etc. ne remplacent sans doute pas pour l’instant et peut-être ne remplaceront-ils jamais l’ensemble des processus classiques correspondants. Ainsi, le e-commerce par exemple, permet de vendre beaucoup moins que des investisseurs hasardeux ont pu l’espérer. En revanche, il contribue au processus commercial de manière importante et certainement croissante, en constituant une étape d’information du futur client. Il ne remplacera complètement le processus commercial que sur certains créneaux, notamment ceux pour lesquels la vente par correspondance est pertinente, sans besoin pour le client de voir ni de toucher le produit. De même, dans notre domaine, il est illusoire de penser que le e-learning a vocation à se substituer à tout le processus éducatif et d’apprentissage classique (sauf peut-être pour le public de l’enseignement à distance). Mais il pénètre nos systèmes de formation et constitue certes un outil remarquable et à progression continue, mais surtout il est un élément qui force la restructuration d’ensemble des dispositifs sur de nouvelles bases, plus adaptées à chacun, plus économiques, plus efficaces, celles des FOAD.

Mais là aussi, la formation avec les NTIC, avec internet, la FOAD, ne sera jamais que ce que nous en ferons. Aristote, dans la Physique, évoquait deux formes de changement :

- le potier, qui impose de l’extérieur sa forme à l’objet
- le jardinier, qui veille aux conditions de la croissance sans intervenir dans le processus, "le vivant se formant en réalité par lui-même" ajoutait-il.

Il concluait que l’éducation doit relever de cette deuxième forme. Nul doute que les membres du fffod et les participants à ces Rencontres seront d’accord avec lui. Les NTIC permettent le choix du modèle jardinier, mais elles peuvent porter aussi en elles le risque du modèle potier. A nous de choisir. A nous de réfléchir pour cadrer notre pratique. A nous de réfléchir pour mieux agir. C’est l’objet même de ces Rencontres.

Jacques Bahry
Président du FFFOD et d’ALGORA, directeur du CESI

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