Quatre-vingt personnes, soit vingt-quatre organismes de formation, une dizaine d’institutions et dix régions, ont fait le voyage jusqu’à Metz. Comme l’a souligné Philippe Morin, dans sa conclusion, le succès de ces rencontres, au terme d’une recherche qui a connu nombre d’aléas, n’est pas le moindre des paradoxes. Le cheminement très itératif de 3R, dont il nous rappela qu’elle trouve son origine dans les réflexions de la commission FORE en 2001, s’est en effet avéré fort laborieux tant dans la mise au point des conditions institutionnelles, la recherche de moyens financiers, de partenaires susceptibles d’instrumenter la démarche, la difficulté à convaincre les régions à se lancer dans l’aventure, ce qui rend les résultats obtenus particulièrement précieux.
Si la recherche-action vise, dans ces fondements même, l’articulation entre recherche et pratique, et pose comme principe d’associer les acteurs de terrain à la production de connaissances, alors 3R a atteint son but. Contrairement à nombre de colloques où la parole est monopolisée, pour ne pas dire confisquée, par les experts, ici la parole était majoritairement celle des praticiens. Ces rencontres se sont structurées en deux temps, celui de la présentation et celui de la prise de distance, et trois mouvements : le cheminement des organismes de formation, l’approche par régions, et enfin, l’approche nationale.
Premier mouvement : l’accompagnement des organismes de formation s’appuyant sur un outil de pilotage, le référentiel des bonnes pratiques, une table ronde était consacrée à ce sujet. Avec ces 280 recommandations, répartis en cinq processus, il est peu étonnant que beaucoup d’acteurs de terrain l’ait jugé de prime abord lourd, complexe, parfois indigeste, et décontextualisé. Une anecdote parmi d’autre : la recommandation « Impliquer la hiérarchie directe de l’apprenant » qui ne s’applique évidemment que dans le cas d’une formation en entreprise a longtemps laissé dubitatif un organisme ne réalisant que des formations en direction des demandeurs d’emploi en situation d’illettrisme ! Chacun a cependant reconnu l’intérêt de faire l’effort de le décrypter, de l’adapter à son contexte et de l’utiliser comme outil de pilotage du projet. Sa valeur structurante, parfois rassurante est alors incontestable. Comme l’a souligné Nadine Kébé (DGEFP), un accompagnement est toutefois indispensable pour généraliser son usage.
Deuxième mouvement : l’accompagnement en région de la production de ressources pédagogiques. Beaucoup de régions font aujourd’hui le choix d’assurer les conditions de la mutualisation des productions à l’échelle régionale. Non sans humour, Emmanuel Journot a retracé l’historique des nombreuses tentatives de mutualisation en Lorraine, qui se sont toutes soldées par un résultat décevant. Si la voix du bon sens reconnaît la mutualisation comme la bonne solution, nul ou presque n’a le courage d’affronter les difficultés de la mise en pratique. 3R a testé l’hypothèse que les pratiques de mutualisation devaient être proposées de manière progressive, selon leur niveau d’implication : le produit d’une réflexion, tel que des retours d’expérience ou des méthodologies, puis le produit d’une activité (une veille par exemple), et enfin le produit d’une réalisation : des produits, des formations, des applications. Force est de constater que seul le premier niveau a été atteint et de manière encore fort limitée davantage sur le bénéfice de l’émulation que de la coopération ! Citons deux exemples de collaboration de cette nature : la production d’un « Guide à l’intégration des ressources existantes » par un groupe d’organismes haut-normands, et la mise en synergie de deux interfaces de productions de parcours pour les bas niveaux de qualification par deux autres organismes. Pour dépasser ce stade et réussir à coopérer, il semble que l’appartenance à un réseau joue un rôle considérable. Il est plus facile de s’affranchir des lois de la concurrence et de mettre en œuvre un processus de mutualisation quand on travaille avec des organismes qui appartiennent à un même réseau : les centres d’enseignement agricoles ou les APP par exemple.
Les réalisations de 3R
- La première est celle du Greta des Hautes-Vosges qui a travaillé à partir d’une ressource existante – « Bien écrire » diffusé par TNT - pour, d’une part la compléter par de nouveaux modules, d’autre part y adjoindre un outil de suivi des progressions des stagiaires.
- On ne quitte pas l’apprentissage du français avec la seconde expérimentation, conduite par la CCI 54, qui a produit et mis en ligne, sur la plate-forme Ganesha, des ressources pour le français de niveau V.
- La CCI 57 a, quant à elle, opté pour l’achat d’une solution pour l’apprentissage de l’anglais – Tell me More – la tâche, pour cet organisme, a été de retravailler l’ingénierie de son dispositif pour permettre les entrées sorties permanentes et l’individualisation.
- Du côté de l’AFPA de Rouen, c’est à la préparatoire professionnelle que l’on s’est attaqué, dans l’optique de la mise en oeuvre d’un espace ouvert de formation, visant à limiter les contraintes de temps et de déplacement des apprenants, tout en développant les autonomies d’apprentissage, pour une entrée en formation qualifiante.
- Côté agriculture, plus précisément du CFPPA de la Meuse, c’est le BPREA qui a été l’objet de toutes les attentions, afin de le rendre plus ouvert, plus souple, avec comme ambition de le déconstruire pour le reconstruire avec une entrée compétences. Dans ce domaine, les outils technologiques, et tout particulièrement la plate-forme formagri a largement été mobilisée.
- Média-formation enfin, organisme haut-normand spécialisé dans la lutte contre l’illettrisme a conçu et produit une interface et des ressources pour un public de bas niveau de qualification.
Ces six présentations n’épuisent pas à elles seules tout ce qui a été produit dans le cadre de 3R. Elles sont cependant significatives de la diversité des approches retenues les uns et les autres : projets modestes pour certains, plus ambitieux pour d’autres, adaptés en tout cas à la taille de l’organisme et à ses moyens. Tous les organismes participants ont été aidés dans leurs choix par la méthodologie d’accompagnement de 3R.
Troisième mouvement : quels sont les enseignements concrets et transférables de 3R au niveau national ? En attendant la publication intégrale des travaux, retenons ici deux idées principales. Tout d’abord la nécessité d’éviter de rendre compliqué une notion complexe : plutôt que d’élargir et de complexifier la conception de la ressource, il est préférable de simplifier, de clarifier, en considérant la ressource sous l’angle essentiellement formatif. Un des groupes de travail de 3R définit ainsi la ressource comme « tout élément didactique utilisable dans un parcours de formation pour aider l’apprenant dans ses apprentissages et pour faciliter l’action du formateur ». Cette définition, complétée par celle du parcours « trajet proposé à l’apprenant pour atteindre un objectif donné » et celle du dispositif « cadre général dans lequel se déroule la formation et qui organise les moyens humains et matériels mobilisés » a le mérite de sérier les problèmes : la ressource formative c’est donc schématiquement un contenu (théorie et exercices, source d’informations pédagogiques) sur un support (document, logiciel, site web). Le second enseignement est que la plus value du formateur réside davantage dans la conception du parcours que dans la conception des ressources. La difficulté d’intégrer des ressources produites ailleurs, disponibles sur le marché ou mutualisées, peut être contournée à condition de déplacer l’acte de création du formateur de la production des ressources vers la production de parcours et plus généralement de situations qu’il va proposer à son apprenant pour qu’il dépasse ses obstacles cognitifs. Pour dire les choses autrement tout en continuant à filer la métaphore du théâtre, chère à la FOAD, il s’agit de faire comprendre au formateur que le metteur en scène n’a pas besoin, pour être reconnu, d’être aussi l’auteur de la pièce ! On revient, du coup, à la question de la mutualisation, puisque cette idée rejoint le principe clé de ERSCE, système d’échange de ressources scénarisées pour l’enseignement agricole, qui propose justement de mutualiser non pas des ressources mais des scénarios pédagogiques.
































