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Entretien avec

Stéphanie Gallioz

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Le bâtiment reste un bastion masculin

Docteur en sociologie au cabinet Isast[1], Stéphanie Gallioz répond à nos questions et nous explique pourquoi certains stéréotypes sexués rendent encore difficile l’intégration des femmes dans la plupart des métiers du bâtiment – où elles ne représentent qu’1 % des personnels sur les chantiers.

Inffo Flash - Pourquoi le secteur du bâtiment est-il encore un “bastion masculin”  ?
Stéphanie Gallioz - Il y a de fait une suprématie numérique, dans la mesure où les hommes représentent 90 % des salariés du secteur. Une suprématie encore plus prégnante sur les chantiers, où l’on retrouve 99 % d’hommes. Dans la grande majorité, les femmes du secteur occupent des postes administratifs ou des fonctions de chargées d’études. En menant mon travail de recherche, j’ai pu constater que des stéréotypes sexués freinaient l’intégration des femmes dans le bâtiment. Les professionnels les moins ouverts à la mixité du secteur, notamment sur les chantiers, invoquent souvent trois arguments  : les femmes ne sont pas assez “costaudes” pour assumer le port de charges et la manipulation de matériel  ; elles sont moins à l’aise que les hommes face à la technique  ; et enfin plus hermétiques à la saleté, intrinsèque au secteur du bâtiment.

IF - L’arrivée de nouvelles machines, limitant le poids de charges lourdes, n’a donc pas permis une plus grande intégration des femmes  ?
S. G. - Les avancées techniques du secteur du bâtiment, allégeant ainsi l’effort musculaire sollicité, auraient dû, en effet, faciliter l’ouverture des emplois de chantier aux femmes. Or, il n’en fut rien, la part des femmes dans la catégorie ouvrière connaissant une vraie stabilité  : 1,4 % entre 1984 et 2004. Et ce, en raison d’une certaine représentation des femmes qui conduit à penser qu’elles sont moins compétentes lorsque la technique intervient dans leur activité professionnelle. Une représentation largement véhiculée aussi bien dans la sphère familiale que scolaire.

IF - Les femmes peintres doivent donc être plus nombreuses que les maçonnes...
S. G. - Oui, en effet  ! Dans la peinture et les finitions en général, les outils et matériaux utilisés (pinceau, brosse, papier peint, peinture, enduit, frise, etc.), solliciteraient même une certaine minutie, qualité construite comme naturellement féminine... Cette logique ne semble, par contre, pas du tout correspondre à la maçonnerie, en raison du poids d’un sac de ciment, des parpaings, de l’utilisation d’une brouette, d’un marteau-piqueur, etc. Ici, la technique est représentée non pas comme un ensemble de procédés ou de savoir-faire que l’on acquiert, mais comme une boîte noire complexe que seuls les hommes savent “dompter”.

IF - Dans votre thèse, vous montrez que les artisans ayant dépassé ce clivage femmes-hommes sont plutôt satisfaits...
S. G. - En effet. Les patrons ayant embauché des femmes disent dans l’ensemble qu’elles sont plus productives que les hommes. Ce qui tendrait à démontrer que les arguments (technique, force physique) ne sont pas recevables... Mais là encore, la présence des femmes peut être associée à d’autres clichés pour le recruteur  : elles sont moins dissipées, font moins de pause, jouent un rôle pacificateur.

IF - La perspective d’une arrivée plus importante d’ouvrières du bâtiment ne serait-elle pas l’occasion de revoir certaines normes  ?
S. G. - Cela serait en effet l’occasion de repenser les conditions de travail. Ainsi, le poids d’un sac de ciment[2], d’une brouette, d’un marteau, etc., pourrait être adapté, et conçu différemment pour un utilisateur qui n’aurait pas les compétences physiques requises. Rien n’empêche ce principe. Ce faisant, le bâtiment pourrait faire venir non seulement des femmes, mais aussi des hommes, qui ne verraient plus le bâtiment uniquement sous le prisme de la force physique.


1. Auteur de Des femmes dans les entreprises du bâtiment, une innovation en clair-obscur, thèse de doctorat, Université d’Évry-Val d’Essonne, novembre 2006.
2. Qui est déjà passé de 50 à 30 kg.

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