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“Permettre à chacun de s’inscrire dans un parcours de maîtrise de la langue française tout au long de la vie” (Éricka Bareigts)

L’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme organise la troisième édition des Journées nationales d’action contre l’illettrisme du 5 au 10 septembre (voir notre autre article du jour pour le détail et l’esprit des événements organisés par l’ANLCI).

Dans ce cadre, Éricka Bareigts a répondu à nos questions, alors que le Parlement examine actuellement le projet de loi “Égalité et citoyenneté” qui regroupe des dispositions relatives à cette problématique. Cet entretien de la secrétaire d’État à l’Égalité réelle a été réalisé en août, avant sa nomination, le 30 août, au portefeuille de ministre des Outre-mer, suite à la démission de George Pau-Langevin.

Rédigé par . Publié le 05 septembre 2016. Mis à jour le 11 mars 2019.

En quoi le projet de loi relatif à l’égalité et à la citoyenneté renforce-t-il concrètement la lutte contre l’illettrisme ?

Éricka Bareigts: Agir pour l’égalité réelle, c’est permettre une meilleure maîtrise de la langue française par tous, à tout âge. Pour cela, le projet de loi rappelle les acteurs en charge de l’élaboration et de la mise en œuvre des politiques publiques relatives à l’amélioration de la maîtrise de la langue française.
Dans le cadre de la formation continue, toute personne, dans tous les territoires, pourra bénéficier d’une formation lui permettant d’améliorer sa maîtrise de la langue française et de vivre ainsi pleinement sa citoyenneté dans la République. Il en sera de même pour le dispositif d’intégration des étrangers.
Je salue également le travail en commission à l’Assemblée nationale, qui a également permis d’inclure les dispositifs de lecture en faveur des personnes en situation de handicap ainsi que les actions en faveur d’une meilleure maîtrise des compétences numériques dans le champ de la formation professionnelle. Cela est primordial quand on sait le rôle que joue la révolution numérique dans notre économie et sur le marché du travail.

Au-delà du projet de loi, comment le gouvernement compte-t-il œuvrer à la réduction de l’illettrisme ?

Depuis 2012, d’importantes réformes ont été adoptées pour lutter contre l’illettrisme et favoriser l’apprentissage du français, dans le champ de l’éducation, de la formation professionnelle et de l’accueil des étrangers. En 2013, la lutte contre l’illettrisme a d’ailleurs été déclarée grande cause nationale par le Premier ministre. Depuis sa création en 2000, l’ANLCI [Agence nationale de lutte contre l’illettrisme] a aussi beaucoup œuvré, avec l’ensemble des acteurs impliqués dans ce domaine, pour réduire l’illettrisme. Comme on le constate, il existe aujourd’hui de nombreux dispositifs mis en œuvre et de nombreux partenaires mobilisés. La création d’une Agence de la langue française pour la cohésion sociale, annoncée par le Premier ministre dans le cadre du comité interministériel à l’égalité et à la citoyenneté, permettra ainsi de mieux coordonner les acteurs et les dispositifs, et ainsi de renforcer la lutte contre l’illettrisme.

2,5 millions d’adultes étaient confrontés à l’illettrisme en 2012. Ils étaient 3,1 millions en 2006. Quel objectif gouvernemental à l’horizon 2022 ?

On constate en effet une réduction du nombre de personnes en situation d’illettrisme. Ces chiffres ne prennent pas toujours en compte la situation des outre-mer, où les taux d’illettrisme sont parmi les plus élevés. Cette baisse est en partie due à la démographie, le taux d’illettrisme étant beaucoup plus important parmi les personnes les plus âgées. Mais le rôle joué par l’ANLCI a également été déterminant pour faire prendre conscience du phénomène, mobiliser les acteurs et diffuser des outils et des méthodes pédagogiques. L’objectif de baisse de deux points du taux d’illettrisme d’ici 2018, régulièrement affiché, me semble être une perspective réaliste. Mais nous devons tout mettre en œuvre pour concrétiser notre politique volontariste et permettre au maximum de personnes de sortir des situations d’illettrisme.

En 2013, le collectif “Agir ensemble contre l’illettrisme” a obtenu le label Grande cause nationale, décerné par le Premier ministre. Quel bilan dressez-vous, trois ans plus tard ?

L’action du collectif a été importante en termes de mobilisation des acteurs et de sensibilisation des décideurs comme du grand public, ce qui constitue un pan important de l’action nécessaire pour agir contre l’illettrisme. Cette impulsion a permis des prises de conscience auprès des publics concernés, de leur entourage familial et professionnel et des décideurs. Elle a également favorisé l’émergence de partenariats et d’initiatives diverses sur tous les territoires. Cette dynamique est essentielle, car la lutte contre l’illettrisme nécessite une mobilisation collective, multi-partenariale et inscrite dans la durée.

En quoi la nouvelle certification CléA créée par les partenaires sociaux
s’inscrit-elle dans l’action des pouvoirs publics en matière de lutte contre l’illettrisme ?

Le monde du travail constitue un lieu privilégié pour lutter contre l’illettrisme. En effet, la moitié des personnes en situation d’illettrisme occupent actuellement un emploi, et 10 % des demandeurs d’emploi sont confrontés à l’illettrisme.
La mise en place de la certification CléA constitue une prise de conscience collective de la nécessité que chaque individu puisse maîtriser un socle de compétences qui lui permette de progresser dans l’emploi et plus globalement dans la société. C’est une très belle initiative, née d’un accord entre partenaires sociaux. Le socle de connaissances et de compétences est ainsi appelé à devenir un élément important des actions de lutte contre l’illettrisme et d’amélioration de la maîtrise de la langue française.
L’intégration du socle de compétences et de connaissances dans les formations éligibles au compte personnel de formation par la loi du 5 mars 2014 constitue une avancée pour les personnes qui ne maîtrisent pas les compétences de base, car ces formations (qui couvrent sept domaines dont la communication en français, l’utilisation des règles de base de calcul ou encore l’utilisation du numérique) sont éligibles au compte personnel de formation. Pour réussir la lutte contre l’illettrisme, nous avons besoin de tous les acteurs, et les partenaires sociaux font partie des principaux acteurs.

L’ANLCI est à l’origine de l’élaboration d’une charte, “Pour que le numérique profite à tous, mobilisons-nous contre l’illettrisme”. Que pensez-vous de cette initiative ?

La lutte contre l’illettrisme nécessite des actions coordonnées de multiples acteurs. Le développement de l’usage des outils numériques dans toutes les dimensions de la vie sociale risque d’exclure celles et ceux qui ne maîtrisent pas ces outils et rencontrent des difficultés de compréhension de l’écrit. C’est pourquoi il est fondamental de sensibiliser le plus largement possible, de fédérer les acteurs et d’inciter chacun à adapter ses outils afin qu’ils puissent être accessibles à tous. Il en va de l’accès aux droits, à l’emploi, de l’exercice de sa citoyenneté, de la capacité à pouvoir échanger et à s’ouvrir à l’autre…
Il faut être très vigilant à ne pas créer une société à deux vitesses. L’élaboration de cette charte à l’initiative d’un acteur reconnu, l’ANLCI, est donc une excellente chose. Plusieurs partenaires se sont d’ailleurs déjà engagés dans sa signature et je suis convaincue que d’autres rejoindront très rapidement cette démarche.

L’“illectronisme” concerne 15 % de la population. Quels moyens et dispositifs le gouvernement compte-t-il mettre en œuvre pour s’attaquer à ce phénomène ?

L’illettrisme numérique ajoute à la fracture linguistique la fracture numérique. Si les outils numériques peuvent être mobilisés pour développer des méthodes pédagogiques innovantes au bénéfice des personnes confrontées à des difficultés avec la langue française, ils peuvent également être facteurs d’exclusion.
C’est pourquoi le projet de loi Égalité et citoyenneté, dans le prolongement de la loi pour une République numérique, prévoit que les actions en faveur de l’apprentissage et de la maîtrise des compétences numériques font partie de la formation professionnelle tout au long de la vie.
Un vaste chantier s’ouvre devant nous, et nous devons prendre toute la mesure des conséquences du développement des nouvelles technologies pour notre société et plus spécifiquement pour les individus qui sont le plus éloignés de la maîtrise de ces outils devenus de plus en plus incontournables.

Comment intégrer le numérique dans les pratiques éducatives, pour offrir aux jeunes une meilleure maîtrise de la lecture, de l’écriture et des compétences de base ?

Le numérique est une réelle opportunité de renouveler la pédagogie, en venant compléter la palette d’outils des enseignants. Il offre des possibilités supplémentaires d’individualisation des apprentissages, d’interactivité et de transdisciplinarité. Le rôle d’accompagnement du professeur devient dès lors encore plus fondamental.
Au quotidien, l’inventivité des enseignants sur le terrain favorise le développement de nouvelles pratiques au bénéfice des élèves. Il est important que les supports soient bien adaptés aux besoins des enfants, à l’instar de la “Machine à lire” développée au Havre.
L’action de la ministre de l’Éducation nationale a favorisé cet essor, avec notamment le plan numérique, doté d’un milliard d’euros pour former les enseignants et personnels, développer les ressources pédagogiques et financer des ordinateurs et tablettes. Le financement des équipements par les collectivités est également décisif. Demain, le numérique sera encore plus présent dans la société et il sera essentiel de renforcer l’esprit critique des jeunes face aux flux d’information qui sont mis à leur disposition.

Comment faire du numérique un levier pour sortir de l’illettrisme ?

Le numérique peut être facteur de nouvelles inégalités, mais il ne doit pas constituer un problème supplémentaire : il est une solution pour accentuer la lutte contre l’illettrisme. Il s’agit donc d’abord pour chaque individu d’être formé à l’usage du numérique et d’entretenir ses compétences tout au long de la vie, car les technologies évoluent en permanence.
Ensuite, le numérique constitue un outil supplémentaire, qui n’a pas encore révélé toutes ses potentialités, pour sortir de l’illettrisme, s’il est adapté à l’usage que l’on souhaite en faire, si les contenus sont suffisamment attractifs pour donner envie aux apprenants de les utiliser, si l’ergonomie est bien pensée, et enfin s’il fait l’objet d’un accompagnement par des personnes formées. Le numérique nous offre ainsi de belles perspectives pour les années à venir.

Manuel Valls a confirmé la création de l’Agence de la langue française pour la cohésion sociale. Quelle sera désormais la place de l’ANLCI ?

Dans le prolongement des différentes réformes intervenues ces dernières années pour favoriser l’apprentissage du français et accentuer la lutte contre l’illettrisme, le Premier ministre a annoncé la création au 1er janvier 2017 d’une Agence de la langue française pour la cohésion sociale et en a confié la mission de préfiguration à Thierry Lepaon, qui a travaillé sur ce sujet depuis de très nombreuses années.
Cette nouvelle étape s’inscrit dans le prolongement des actions et de la mobilisation portées par l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme. La mission de préfiguration qui a débuté va permettre de faire des propositions sur l’organisation la mieux à même de coordonner l’ensemble des acteurs, d’amplifier la mobilisation collective, mais surtout de répondre à la très grande diversité des besoins, puisque ce sont près de 6 millions de personnes qui rencontrent encore aujourd’hui des difficultés dans la maîtrise de la langue française, dont 3 millions en situation d’illettrisme, si l’on inclut les outre-mer.
Je souhaite que cette étape soit réussie et qu’elle puisse permettre de répondre à cet enjeu fondamental pour la cohésion de notre pays, son vivre-ensemble, en permettant à chacun de s’inscrire dans un parcours de maîtrise de la langue française tout au long de la vie.  *

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