Comment professionnaliser… les élus FN

Par - Le 01 mai 2014.

Le Front national apparaît comme l’un des grands
vainqueurs des élections municipales de mars,
avec 11 maires “Rassemblement bleu Marine” [ 1 ]Coalition regroupant le Front national (FN), Souveraineté,
indépendance et libertés (Siel), l’Entente républicaine (ER),
le Rassemblement républicain, le Parti de l’in-nocence,
et Patrie et citoyenneté (PeC).

− même si cette coalition avait présenté 596 listes −
et 1 546 conseillers municipaux élus, contre 60 en
2008. À présent, se pose la question de la professionnalisation
de ces nouveaux élus. Comment
la formation devient-elle un enjeu, tant en local
qu’au niveau national ? Pour le savoir, nous nous
sommes rendus dans l’un des bastions du Front
national, gagné dès le premier tour par le parti :
Hénin-Beaumont. Reportage.

Savoir s’entourer

Mercredi 9 avril. 19h. Deuxième conseil municipal
à la mairie d’Hénin-Beaumont depuis l’élection
du nouveau maire quelques jours plus tôt. Et
pas facile de se frayer un chemin parmi la foule.
C’est que l’événement a mobilisé la population locale.
Depuis deux semaines, on ne parle que de ça
dans la ville. “Ici, les opinions sont plutôt radicales,
il y a ceux qui soutiennent complètement la nouvelle
équipe et les déçus qui se mobilisent beaucoup et
n’arrêtent pas de manifester leur mécontentement”,
nous confie un chauffeur de taxi Héninois. Et
pour cause, c’est Steeve Briois, secrétaire général
du Front national, qui est sorti vainqueur de la bataille
électorale au premier tour de l’élection. Pour
réussir son pari local, le maire de la petite ville
du Pas-de-Calais a su s’entourer. À l’instar de son
deuxième adjoint, Jean-Richard Sulzer, chargé des
finances, du budget et de la commande publique.
Ce spécialiste de droit et d’économie a été mandaté
par Marine Le Pen en personne pour venir
renforcer les troupes héninoises. “La ville est un
laboratoire de la politique nationale du Front national.
Cela explique en partie la raison de ma présence
ici, en tant qu’expert technique.”

Budget formation municipal à l’ordre
du jour


À l’ordre du jour, l’attribution du budget formation.
Le Code général des collectivités territoriales
prévoit que “le montant des dépenses de formation
ne peut excéder 20 % du montant total des indemnités
de fonction qui peuvent être allouées aux élus de
la commune”. C’est donc plus de 12 000 euros qui
ont été attribués dans le cadre du budget annuel
aux élus frontistes de la ville pour se former. Ils
auront droit à dix-huit jours de congés formation
chacun sur la durée du mandat. Se former pour
réussir localement et pour crédibiliser le parti au
niveau national. Car depuis l’élection de Steeve
Briois, c’est la nation tout entière qui a les yeux
braqués sur Hénin-Beaumont, avec une question
qui brûle les lèvres : le Front national est-il devenu
un parti comme les autres, capable de diriger ?

Formés au “campus bleu Marine”

Aujourd’hui, la formation au Front national, c’est
l’affaire de Louis Aliot. Le vice-président du parti
a fondé en 2013 le “campus bleu Marine” afin de
former les candidats aux élections municipales.
Des séminaires de formation de militants souhaitant
s’engager à l’occasion de cette bataille électorale
se sont tenus plusieurs week-ends au siège du
parti, à Nanterre (92).
Comprendre la stratégie du FN au niveau local,
mais aussi maîtriser la communication, ou encore
savoir constituer une liste, voici ce que peuvent ap
prendre les “élèves” du campus.
Après les municipales, l’“école
du FN”, telle que rebaptisée par
la presse, n’a pas vocation à disparaître,
bien au contraire.

“Petit à petit, le campus va
s’adapter à la situation et former
les élus et les conseillers municipaux
tant dans leur rôle d’opposants
pour les villes où nous
sommes minoritaires que dans
la direction d’une ville pour les
onze communes gagnées par le
Front, nous explique Louis
Aliot. Notre responsabilité, c’est
de suivre les actions des maires,
de leur faciliter la tâche en les
dotant de toutes les clés pour
exercer leur mandat dans les meilleures conditions.”

L’Iforel, institut de formation
des élus locaux


,À côté des formations organisées par le parti luimême,
les élus bénéficient également de formations
techniques délivrées par un institut agréé
pour former ce type de public. L’Iforel, institut de
formation des élus locaux basé dans le Tarn, est le
partenaire privilégié du parti. Pas étonnant, donc,
de retrouver la directrice de l’institut, Sophie
Montel… au Front national. Secrétaire nationale
aux élus, elle a participé à la réalisation d’un guide
pratique destiné aux élus municipaux d’opposition.
Contactée à de multiples reprises par L’Inffo,
elle n’a toutefois pas souhaité donner suite à notre
demande d’entretien. Pourtant, Louis Aliot nous
certifie que l’organisme ne dépend pas du parti :
“L’Iforel gère les fonds légaux qui sont alloués par les
collectivités à la formation des élus locaux. Il ne peut
pas être totalement FN, étant agréé et indépendant.
C’est pour cela que nous allons regrouper la formation
dans un seul pôle qui travaillera avec l’institut.”

Nous leur apprenions à voter contre
tout !”


Les formations techniques seront donc assurées
par des spécialistes, dans le cadre des formations
de l’Iforel. Des sessions seront mises en place
dès le mois de juin. Et parmi les formateurs, des
cadres du Front national spécialisés dans des domaines
divers. C’est par exemple le cas de Jean-
Richard Sulzer, spécialiste juridique et financier
habitué à délivrer des formations pour les élus
frontistes. “Nous formions beaucoup les élus exerçant
leur mandat au sein de mairies dirigées par des
opposants. Nous leur apprenions donc à voter contre
tout ! Aujourd’hui, nous devons les former techniquement
pour qu’ils tiennent leurs responsabilités. Et
nous constatons que les maires et les adjoints sont en
demande de conseils.”

“Ils savent qu’ils seront regardés
à la loupe”


Former, oui. Professionnaliser, surtout. Au-delà
des simples droits des élus, la formation est un
véritable enjeu pour le parti de Marine Le Pen.
Pas question d’échouer par défaut de compétences.
“C’est très important, confirme Louis Aliot, ce sont
de nouveaux élus pour certains, qui n’ont jamais participé
ou même jamais siégé dans un conseil municipal.
Les maires qui viennent d’être élus en sont très
conscients, c’est une priorité et ils savent qu’ils seront
regardés à la loupe. Les plus compétents sont à des
postes-clés, car ils ont une expérience professionnelle
et personnelle déjà réelle. Reste à associer à ces compétences
l’ensemble des élus qui sont à l’exécutif des
mairies gagnées.”

Attention aux “professionnels
de la politique”


Une sorte de continuité de la stratégie de dédiabolisation.
Être un parti “compétent”. Pourtant,
et contre toute attente, c’est parfois par une trop
grande professionnalisation que le Front national
a connu les plus grands déboires, comme
l’explique Valérie Igounet, chercheuse rattachée à
l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS) [ 2 ]Valérie Igounet publie un livre à paraître le 5 juin 2014,
Le Front national de 1972 à nos jours. Le parti, les hommes,
les idées (Le Seuil).
.
“Les élus de 1995 [ 3 ]Trois membres du Front national avaient été élus maires en Paca.
C’était la première fois que le parti remportait des exécutifs locaux.
étaient des professionnels de
la politique. Et le problème, c’est qu’ils ont essayé
d’appliquer le programme national au niveau local.
C’est précisément ce que ne veut pas faire le parti
aujourd’hui, qui mise plutôt sur l’ancrage et la politique
locale.”
Pas question de reproduire les erreurs
d’hier
La direction nationale n’a pas pour ambition de
s’immiscer dans des considérations purement locales.
“Je me souviens d’avoir vu à Toulon des cadres
nationaux se mêler des affaires locales. Il ne faut pas
tomber dans ces travers. Il n’y aura donc pas d’interventionnisme”,
martèle Louis Aliot.

“La ville laboratoire”

L’objectif ultime de la présidente du Front national,
c’est d’accéder à la tête du pays. Les villes frontistes
doivent donc aider à porter cette ascension
aux plus hauts postes de la République. “Hénin-
Beaumont est une ville symbole par ce qu’elle représente
et par son histoire longue avec le Front national
qui a su s’y implanter depuis des années. C’est la ville
laboratoire par excellence et c’est pour cette raison que
Marine le Pen mise tout sur elle.” Mieux, c’est l’occasion
de prouver que les élus frontistes peuvent
véritablement diriger. D’où la volonté du parti
qu’ils soient irréprochables. La formation comportementale
prend donc dans ce contexte toute
sa dimension stratégique. Le secrétariat national
a distribué en 2013 aux élus un petit guide pratique
co-rédigé par Steeve Briois pour les aider à
mieux appréhender leur fonction. Au programme,
des consignes nationales sur le comportement
exemplaire à adopter en toute circonstance. On
peut par exemple y lire : “En votre qualité d’élu
FN, vous serez scruté de près, votre comportement
personnel doit être exemplaire. Vous veillerez à rester
poli même si, lors des échanges avec vos adversaires
politiques, le ton vient à monter. Restez ferme, mais
digne ! Le moindre dérapage fera immédiatement les
choux gras de la presse locale (nous ne sommes pas
tous des as du dérapage contrôlé).”
Des consignes qui ont pourtant encore du mal
à être appliquées sur le terrain. Retour dans la
salle du conseil municipal. Le débat fait rage
entre opposition et élus frontistes. Motif : la
décision de Steeve Briois de faire cesser la mise à
disposition d’un local de la mairie à la Ligue des
droits de l’homme. “C’est bien une formation aux
droits de l’homme dont vous auriez besoin, Monsieur
Briois”, lance un élu de l’opposition. Difficile pour
certains représentants de la majorité de rester
calmes. Bruno Bilde, pourtant chargé de la communication,
manque à plusieurs reprises de perdre
son sang froid. Pourtant, Jean-Richard Sulzer tient
à relativiser à la sortie du conseil municipal. “Ça
a déjà été bien pire, je pense que ça c’est plutôt bien
passé, nos élus ont su garder leur calme, c’est cela
l’important.”

Retour sur l’histoire de la formation au
Front national

L’enjeu de la formation ne date pas d’hier au Front
national. Pourtant, Valérie Igounet explique que, quand
il s’est constitué, le parti était dans l’impossibilité de
mettre en place une véritable formation. “La formation
des élus était en 1972 totalement inexistante. Cela
s’explique par de multiples facteurs, notamment
économiques.” Pourtant, le parti s’est vite rattrapé. Dès
l’année suivante, quelques tentatives de formations
politiques se mettaient en place, mais essentiellement
pour les militants. C’est véritablement pendant la période
durant laquelle Bruno Mégret était délégué général du
FN (1988-1998) que la formation a connu son apogée au
parti, notamment avec l’Institut de formation nationale,
organisme agréé par le ministère de l’Intérieur pour la
formation des élus.

Notes   [ + ]

1. Coalition regroupant le Front national (FN), Souveraineté,
indépendance et libertés (Siel), l’Entente républicaine (ER),
le Rassemblement républicain, le Parti de l’in-nocence,
et Patrie et citoyenneté (PeC).
2. Valérie Igounet publie un livre à paraître le 5 juin 2014,
Le Front national de 1972 à nos jours. Le parti, les hommes,
les idées (Le Seuil).
3. Trois membres du Front national avaient été élus maires en Paca.
C’était la première fois que le parti remportait des exécutifs locaux.

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