Et si la France se dotait d'une « Sécurité sociale des compétences » ? (Antoine Amiel)
Fondateur de Learn Assembly et associé de Kéa, Antoine Amiel rafraîchit la littérature professionnelle avec un livre consacré à la formation. Dans cet essai sous-titré La nouvelle lutte des classes, il y présente la formation comme un « pilier sous-estimé du contrat social », qui peine à tenir ses promesses. Pourquoi et comment y remédier ? Il nous répond.
Par Nicolas Deguerry - Le 30 janvier 2026.
Sorti à l'automne dernier aux éditions de l'Aube, "La formation professionnelle : la nouvelle lutte des classes" est un exercice qui tient à a fois du portrait, du diagnostic et d'une vision de ce que devrait être, selon l'auteur, un véritable système de montée en compétences.
Avec humour et précision, Antoine Amiel, directeur général du cabinet de conseil spécialisé dans la formation Learn Assembly et partenaire associé du groupe Kéa qui l'a racheté en 2024, y poursuit un double objectif : « faire de la pédagogie sur le secteur de la formation pour toutes les personnes qui s'y intéressent sans forcément être du métier, et proposer des pistes pour que le système de formation se transforme. »
Littéraire de formation passé par HEC (école des Hautes études commerciales), il a souhaité brosser le portrait de groupe de la famille formation, avec ses bons et ses mauvais côtés. Profitez par exemple du ton direct et sans filtre en parcourant les pages consacrées à la soirée festive de clôture de l'Université d'hiver de la formation professionnelle organisée par Centre Inffo, révélateur selon lui d'un « entre-soi » qui fait écho aux limites de la gouvernance de la formation professionnelle.
Contrat social
Mais, au-delà de la dénonciation amusée des travers du secteur, l'intérêt de l'essai se trouve dans le souhait assumé de replacer la formation au cœur du pacte qui lie les citoyens entre eux et à l'État. Entre paralysie politique et dilution de l'action publique, Antoine Amiel appelle à un sursaut pour replacer la compétence au cœur du projet de société et redonner à la formation son rôle d'ascenseur social. Décrite comme un « pilier sous-estimé du contrat social », la formation n'est pour lui pas seulement un outil de gestion des ressources humaines ou un levier de compétitivité.
Dans le modèle français d'après-guerre, fondé sur la redistribution et l'ascension sociale, elle porte une ambition sociétale. Celle de « corriger les inégalités liées à l'éducation pour permettre à chacun de rebondir et d'évoluer. » Or, cette promesse républicaine est aujourd'hui largement trahie. « La formation ne permet plus assez la mobilité sociale, les évolutions de salaire et l'amélioration de ses conditions de travail », constate-t-il.
Impuissance de l'État
Malgré de nombreuses réformes, la formation professionnelle peine à corriger ses défauts structurels. Parmi les raisons de cette inertie, Antoine Amiel pointe en premier lieu un manque de portage politique fort, le sujet n'étant « pas clivant et structurant politiquement » (voir notre article sur les travaux de recherche de Thierry Berthet). Ensuite, la gouvernance partagée entre partenaires sociaux et État peut parfois conduire à l'inertie. Enfin, l'État apparaît « impuissant », du fait d'une action « diluée » entre de multiples strates, de l'Union européenne aux Régions en passant les agences. Et d'insister : « la formation reflète une forme d'impuissance plus large de l'État français, qui peine à maîtriser les leviers d'action », chaque réforme ajoutant une couche de complexité sans remettre en cause les faiblesses du système.
Le « stop & go » permanent
Interrogé sur les débats qui animent le projet de loi 2026, Antoine Amiel estime le secteur « englué dans la paralysie politique » et craint que les discussions restent cantonnées à des ajustements budgétaires sans engager de refonte systémique. Surtout, il déplore la logique de « stop & go » qui caractérise selon lui les politiques publiques : « on crée des filières, on les détruit et, ensuite, quand on se rend compte que c'est dommage, on veut les recréer en six mois… »
Plaidoyer pour la compétence
Au cœur de la vision d'Antoine Amiel se trouve la notion de compétence, qu'il estime plus pertinente que les seules logiques de diplomation et de certification. Avocat d'une simplification de l'accès à la formation, il plaide pour une rationalisation drastique des dispositifs via son concept de « Carte Vitale de la compétence. » L'idée est de créer un portail unique, centralisé et géré par l'État, qui permettrait à la fois un pilotage clair par la donnée, une souplesse pour les financeurs (Opco, Régions, …) et une lisibilité pour le citoyen. Dans un système centré sur la montée en compétences, il faudrait aussi « dissocier le système de financement de la formation du système de certification. » Appelant de ses vœux le développement d'une culture de la formation – un objectif partiellement atteint par la plateforme Mon compte formation -, Antoine Amiel plaide aussi pour davantage d'équité avec une facturation liée au foyer fiscal.
Autre sujet de préoccupation : la question de l'emploi des seniors. Rejetant l'assimilation de l'expérience à la compétence, Antoine Amiel plaide pour des politiques publiques qui cessent de segmenter les publics au profit d'un véritable développement de l'apprentissage tout au long de la vie. Des mesures telles que la « prise en charge systématique d'un bilan de compétences tous les 10 ans pour tous les actifs », inclut dans un « panier de soins de base » accessible via la « Carte Vitale de la compétence », pourraient y contribuer.
Oser choisir
Pour Antoine Amiel, notre système de formation est finalement le « reflet de l'esprit de consensus français, qui est de ne pas tomber dans l'ultra libéral ou l'ultra administré. » Problème, l'entre-deux n'a toujours pas été clairement défini et c'est une « absence de vision » qui domine.
Et de conclure : « la France n'aime pas la simplicité alors que l'on peut faire simplement des choses intelligentes. » Par exemple ? « Partir des besoins de l'entreprise, des filières et des bassins d'emploi, pour que la formation soit un peu plus connectée aux besoins du marché du travail et un peu moins à la conformité à tel ou tel critère… »
4 PISTES POUR SORTIR DE LA CRISE
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- Formation professionnelle – La nouvelle lutte des classes.- Antoine Amiel. Éditions de l'Aube, 200 p., 2025 :
editionsdelaube.fr/catalogue_de_livres/formation-professionnelle-la-nouvelle-lutte-des-classes/

