Michel Clézio, président du Synofdes – Injonction au distanciel : état des lieux

Pendant la crise sanitaire majeure que nous vivons, les pouvoirs publics ont incité à juste titre les organismes de formation à déployer toutes les procédures distancielles possibles. Le discours dominant mêle optimisme et conformisme : la crise va être un accélérateur des mutations de l’appareil de formation vers l’apprentissage numérique (digital learning cqfd).

Par - Le 30 avril 2020.

En ces temps de conviction collective et sans nier le caractère inexorable et sans aucun doute utile de ces évolutions, la pensée critique est plus que jamais nécessaire.

Le premier constat doit souligner l’éclatement de l’offre numérique dans notre domaine: on y trouve de tout! De l’innovation epsilonesque à de véritables avancées didactiques. On a du mal à s’y retrouver parce qu’aucun appareil critique, la presse spécialisée confinant au publi-reportage, ne joue un rôle d’intérêt général. Il y a là une lacune à combler dans l’inventaire et l’analyse de tous ces outils. Les Carif-Oref ne pourraient-ils pas remplir cette mission en objectivant et en classifiant ces innovations mises sur le marché à partir de critères de contenus et de didactique qui ne semblent pas complexes à définir ? Ce marché peu structuré et sous-financé est souvent inquiétant pour les OF qui contractent.

Le second constat est que la force des supports numériques réside dans leur caractère universel et dans des processus standardisés qui n’ont pas à être adaptés ou très peu aux particularités des apprenants. Dans le cas d’apprenants connaissant des difficultés liées à la confiance en soi sur les plans personnel et cognitif sans parler de la maîtrise du langage, de l’accès et de la fluidité des débits internet et de la conformité de l’appareil et des logiciels, il y a là des obstacles qu’aucune incantation à digitaliser ne sait réduire. Ne peut-on imaginer que pour toutes les formations s’adressant aux demandeurs d’emploi, une tablette ne soit donnée accompagnée d’un module concernant l’autonomie numérique (et citoyenne) des apprenants ? La connexion aux box wifi du ménage largement répandues aujourd’hui ne créant pas de surcoût.

Le troisième constat tient aux motivations de cet enthousiasme collectif : avec le numérique on forge sa conviction qu’en s’attaquant aux effets on évitera les questionnements sur les causes. La rationalisation du réel par les nombres (cf. les lectures de Supiot et Morozof) nous conforterait dans l’idée que tout problème a sa solution dès lors que l’on optimise nos calculs et la modélisation qui l’accompagnent. En ce sens le numérique donne l’apparence trompeuse de pouvoir solutionner tous les problèmes, il est solutionniste. Il rassure les politiques peu confrontés aux publics, il fait espérer des gains aux financeurs et évite la confrontation du virtuel au réel.

Pour des lendemains de crise qui soient utiles aux apprenants, pensons à notre utilité à leur égard plutôt qu’aux égards à notre utilité. Quelle que soit notre place dans ce marché !

La crise sanitaire génère des situations nouvelles pour les individus, les entreprises, sommés d’inventer de nouveaux modes d’action.

Le master Management de la formation de l’Université Paris-Dauphine PSL et Centre Inffo ont lancé un appel à contributions en direction des professionnels de la formation pour connaître leurs analyses, projections, projets, attentes, engagements pour le “monde d’après”.

Les contributions seront publiées dans Le Quotidien de la formation et disponibles sur le site et les réseaux sociaux de Centre Inffo.

 

Centre Inffo vous conseille également