Jean Wemaëre, président fondateur de la Fédération de la formation professionnelle.

Jean Wemaëre, président fondateur de la Fédération de la formation professionnelle.

Défenseur du « capital humain », Jean Wemaëre est mort

Jean Wemaëre est mort mardi 6 janvier à l'âge de 79 ans. Fondateur et président de la Fédération de la formation professionnelle (FFP), devenue Les Acteurs de la Compétence, ainsi que du groupe Demos, il a joué un rôle déterminant dans la structuration et la reconnaissance du secteur. Défenseur exigeant de la qualité des prestations, il voyait dans le développement des compétences un levier essentiel d'émancipation individuelle et collective.

Par - Le 12 janvier 2026.

« Un homme engagé », « visionnaire », « humaniste », « rassembleur », mais aussi « profondément attaché à l'intérêt général » : voilà comment les compagnons de route de Jean Wemaëre le décrivent. Un homme qui n'était pas non plus dénué d'humour. « Cela l'amusait beaucoup que la Fédération de la formation professionnelle (FFP) qu'il avait créée en 1991 ait le même sigle que le face-à-face pédagogique, la modalité pédagogique dominante à l'époque », se souvient Emmanuelle Pérès, déléguée générale de la FFP de 2011 à 2018.

Signature de la CCN des organismes de formation…

Lorsque Jean Wemaëre crée la FFP, il dirige depuis déjà 19 ans le groupe Demos qu'il a fondé en 1972. Il est alors l'un des acteurs majeurs du marché de la formation professionnelle issu de la loi Delors de 1971. Convaincu que les organismes de formation sont de vraies entreprises, il contribue en 1987 à la signature de la convention collective des organismes de formation privés en tant que président de la Chambre syndicale nationale des organismes de formation (CSNFOR). Pour Jean Wemaëre, interrogé par Inffo formation en 2021, cette convention collective constitue un acte fondateur : « le premier accord représentatif d'une profession jeune, qu'il fallait organiser », en engageant à la fois le professionnalisme et la qualité des prestations.

et structuration du secteur

Il s'emploie ensuite à rapprocher trois entités - la Chambre syndicale nationale des organismes de formation (CSNFOR), l'Union nationale des organismes de formation (Unorf) et Syntec Formation - pour fonder la FFP. Un chantier qui a profondément marqué Pierre Courbebaisse, successeur de Jean Wemaëre à la présidence de la fédération en 2018. « J'ai été fasciné, confie-t-il, par la manière dont il a su, avec une rare maestria, réunir autour de la table des acteurs aussi divers que Cegos et l'association Crept à Toulouse, engagée dans l'accompagnement de demandeurs d'emploi en grande difficulté, pour bâtir un projet commun. »

Pour Pierre Courbebaisse qui a travaillé trente ans aux côtés de Jean Wemaëre, celui-ci était, pour ses pairs, « un mentor pour trois raisons : les bonnes manières, le sens des relations sociales et institutionnelles ». Il se souvient notamment du conseil de celui-ci donné lors lors de la passation de pouvoir : « Continue à être rassembleur. » C'est dans cet esprit qu'est né l'idée de créer « Les Acteurs de la compétence », consacrant l'ouverture de la fédération à l'ensemble de l'écosystème du développement des compétences.

La qualité comme exigence

La qualité figure d'ailleurs parmi les premiers chantiers ouverts dès la création de la FFP, avec la mise en place en 1994 de l'Office professionnel de qualification des organismes de formation (OPQF). « Quand je pense à Jean Wemaëre, la qualité est le mot qui s'impose immédiatement. À ses yeux, la formation devait démontrer son efficacité. La création de l'OPQF en est l'illustration la plus aboutie », souligne Christopher Sullivan, actuel président des Acteurs de la Compétence. « C'est lui qui a porté les premières exigences de qualité en formation », confirme Claire Khecha, déléguée générale de la fédération. Emmanuelle Pérès se souvient quant à elle d'un homme « attaché à la qualité du processus de formation – au chemin pour atteindre les résultats attendus de la formation -, plutôt qu'à la figure du formateur ». Pour lui, l'engagement de l'apprenant était également « un enjeu central ».

La formation professionnelle, une activité de marché

Autre combat majeur : faire reconnaître la formation professionnelle comme une activité de marché. A deux reprises, au cours de son long mandat de président, Jean Wemaëre saisit le Conseil de la concurrence, qui lui donne raison. « En 2000, le Conseil a affirmé que la formation professionnelle n'était pas un service public, justifiant l'application du droit de la concurrence. Sept ans plus tard, la seconde saisine concernait l'Afpa à qui nous reprochions d'être juge et partie dans le service public de l'emploi. Là encore, le Conseil est allé dans notre sens », expliquait-il à Inffo Formation.

Rassembler sans opposer

Pour autant, Jean Wemaëre n'opposait pas le public et le privé. « A la FFP, il a su rassembler des acteurs aux visions très différentes, notamment des organismes fonctionnant sur fonds publics et d'autres entièrement privés », rappelle Marie-Christine Soroko qui forma avec lui le premier binôme président-déléguée générale de la Fédération. Il ne concevait pas non plus le développement de la formation professionnelle en opposition à l'Education nationale. Avant la fin de son mandat, il réfléchissait même à la création d'une grande confédération de l'enseignement et de la formation, pensée comme « la plateforme de tous les acteurs engagés dans l'acquisition de savoirs et de compétences tout au long de la vie ».

Vision humaniste

« Humaniste et visionnaire, Jean Wemaëre était convaincu que les compétences constituaient un enjeu central, à la fois pour l'économie du pays et pour l'épanouissement des personnes », relate Marie-Christine Soroko. Cette conviction l'a conduit à créer en 2006, au sein du Groupement des professions de services du Medef, une commission sur les actifs immatériels : « Il en est ressorti que l'actif immatériel le plus important, la première force de production d'une entreprise, est le capital humain, et que la formation professionnelle est un levier majeur pour le développer », expliquait-il.

Pour Pierre Courbebaisse, cette notion de « capital humain » figure parmi les héritages majeurs laissé par Jean Wemaëre. « Cette réflexion, comme beaucoup d'autres a profondément inspiré les travaux des partenaires sociaux et des pouvoirs publics. »

Désopacifier le système

Encore fallait-il démontrer que le système français de formation, souvent décrié, était capable relever ce défi. C'est ce qui l'a conduit à engager un travail dès 2013 afin de « désopacifier les 32 milliards d'euros de la formation », détaillés chaque année dans le Jaune budgétaire annexé au projet de loi de finances, se souvient Emmanuelle Pérès. A la veille de la réforme « profonde et systémique » annoncée par le nouveau président de la République, Emmanuel Macron, Jean Wemaëre souhaitait « mettre au débat une analyse approfondie et étayée du système de formation en France, s'appuyant sur des éléments objectifs ». Celle-ci a été menée avec l'économiste Nicolas Bouzou puis le cabinet Roland Berger.

Pour la monétisation du CPF

Plusieurs dispositions de la loi « Avenir professionnel » du 5 septembre 2018, notamment la monétisation du Compte personnel de formation (CPF), avait ainsi recueilli l'adhésion de la FFP. Jean Wemaëre jugeait toutefois « nécessaire de retenir une conception extensive de l'éligibilité au compte » pour que le CPF « prenne » réellement dans la population. Il défendait également la co-construction du dispositif avec l'entreprise, orientation aujourd'hui privilégiée.

Anticiper les mutations

Visionnaire, il l'était aussi quant à l'évolution des métiers et des modalités de formation. Issu du présentiel, il a accompagné les mutations du marché vers le e-learning, le blended ou encore la réalité virtuelle. « Il faut désormais comprendre que l'on peut être en situation de formation à tout moment : apprentissage collaboratif, social learning, accès aux bases de données en ligne, Mooc… Ces modalités vont se développer et seront enrichies par les nouvelles technologies. » L'essor actuel de l'intelligence artificielle en formation ne fait que confirmer cette intuition.