« L’État va devoir tordre le bras aux grands principes de la réforme » (Bertrand Martinot)

En s’intéressant aux conséquences de la crise du Covid-19 sur la formation continue et l’apprentissage, le séminaire Politiques de l’emploi – Interactions de l’économique et du juridique (mardi 16 juin, Paris) a montré que la crise du Covid-19 est venue percuter l’ambition réformatrice du gouvernement.

Par - Le 19 juin 2020.

Évoquant les conséquences de la pandémie Covid-19, l’économiste Bertrand Martinot, directeur du conseil en formation et développement des compétences de SIACI Saint-Honoré, rappelle que les crises économiques ont pour premier effet de freiner les embauches, avant de provoquer des licenciements. Il faut donc s’attendre à des effets négatifs sur l’apprentissage et plus particulièrement sur les moins qualifiés : « En 2009, rappelle-t-il, l’apprentissage avait accusé un recul général de 4 %  et de 7 % pour les niveaux CAP et bac pro. » Selon le juriste consultant Jean-Pierre Willems, le constat d’une segmentation de l’apprentissage entre l’initial et le supérieur est l’occasion de souligner que « seuls 20 % des apprentis de niveau bac et infra bac poursuivent leur parcours dans le supérieur ». Pour lui, ce fonctionnement « en bloc » nuit au « pouvoir d’insertion et d’intégration » de la modalité et pourrait être renforcé par la création de véritables « filières » de l’apprentissage.

Soutenir les CFA

S’agissant des prestataires de formation, Bertrand Martinot prévoit là aussi de fortes turbulences. Pour l’ensemble des organismes, le premier écueil est le risque de voir les entreprises diminuer leurs dépenses de formation ; pour les CFA, l’ancien délégué général à l’emploi et à la formation professionnelle estime que les nouvelles règles de financement au contrat ne sont pas adaptées à un contexte de crise : « En 2009, les sept CFA du BTP en Ile-de-France ont vu leurs effectifs d’apprentis baisser de 20 à 30 %, aucun n’aurait survécu sans l’apport des subventions d’équilibre des Régions. » D’où, selon lui, la probable invention par l’État d’un dispositif de soutien aux CFA, quitte à « tordre le bras aux grands principes de la réforme ». Un autre de ses regrets concerne le plan de relance de l’apprentissage, qui fait l’impasse d’une réflexion sur l’élargissement de l’apprentissage à tous les diplômes. Prenant l’exemple du médico-social, il explique qui si rien ne s’oppose juridiquement à l’ouverture des diplômes d’aide-soignante et d’infirmière à l’apprentissage, cela reste « à peu près infaisable » en pratique. L’enjeu n’est pour lui « ni législatif ni financier mais suppose une révision profonde des référentiels de formation, aujourd’hui totalement conçus pour la voie académique ».

Construire la compétence

Soulignant l’essor de la modalité distancielle pendant le confinement, Bertrand Martinot promet de grandes difficultés et un réel risque de disparition pour les organismes qui n’auront pas su s’adapter. Tout l’enjeu est pour lui maintenant de voir si des « champions français » de la multimodalité vont émerger ou si la France va devoir se contenter de se soumettre aux GAFAM[ 1 ]Google, Apple, Facebook, Amazon,  Microsoft. et autres entreprises américaines. Selon Jean-Pierre Willems, le nouveau contexte peut aider à sortir de la « religion de la formation », source de confusion entre le fait de « se former » et le fait d’« aller en formation ». Pour lui, la question ne devrait plus être celle de la formation mais celle de la compétence, qui peut se développer de manière diversifiée. À cet égard, l’Afest lui apparaît comme une révolution, non pas pédagogique, mais juridique : « Pour la première fois, on ne dissocie plus temps de formation et temps de travail. » Il le souligne, le sujet est aussi d’ordre culturel et suppose que soit également abordée la question « tabou » du « temps personnel » que les individus doivent consentir pour leur montée en compétences. Concernant l’accès à la formation, Bertrand Martinot estime insuffisant le cadrage financier du nouveau CPF pour accompagner les reconversions annoncées, d’autant plus que le dispositif n’aborde pas la question des rémunérations. Là encore, il relève l’impact de la crise sur l’ambition réformatrice du gouvernement et estime nécessaire de « repenser l’économie générale du CPF, au moins provisoirement ».

Chômage partiel et formation

S’attardant sur le recours au chômage partiel, l’économiste Coralie Perez souligne d’abord la différence d’échelle d’une crise à l’autre : 300 000 salariés concernés en 2009, plus de 13 millions en 2019. Reste la question de l’articulation entre le chômage partiel et la formation. Malgré des contraintes minimales[ 2 ]Formation nécessairement à distance réalisée par un prestataire externe. et des statistiques qui restent à consolider, le recours aux aides du Fonds national de l’emploi – Formation (FNE-Formation) ne semble pas avoir été massif. Parmi les explications possibles, Coralie Perez relève le manque de connaissance du dispositif par les employeurs et souligne la spécificité du contexte : nouveauté de la modalité distancielle pour nombre de salariés, manque de disponibilité dans le cadre d’organisations personnelles perturbées, inégalités matérielles pour se former chez soi. Co-organisateur du séminaire, le professeur Jean-Emmanuel Ray le souligne en conclusion : « De la même manière que le télétravail subi pendant la crise sanitaire s’est parfois apparenté à des « télétravaux forcés […], la formation pendant le confinement n’était pas véritablement de la formation. »

  • Webinaire Politiques de l’emploi – Interactions de l’économique et du juridique (mardi 16 juin, Paris) : https://bit.ly/2YEuBrk

Notes   [ + ]

1. Google, Apple, Facebook, Amazon,  Microsoft.
2. Formation nécessairement à distance réalisée par un prestataire externe.

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