Henri Lachmann, missionnaire de l’apprentissage

Inffo formation n° 867 – 1er-14 décembre 2014 – Benjamin d’Alguerre

Par - Le 01 décembre 2014.

Une personnalité du monde des affaires et un vétéran de la promotion
de l’apprentissage.
qui pourrait bien se voir missionné à nouveau au service
de la cause de l’emploi des jeunes. Mais pas à n’importe quelles conditions,
et sans mâcher ses mots.

En quelle année ai-je eu le déclic
pour l’apprentissage ? Je ne sais
plus vraiment… 1976, je crois. Ou
peut-être un peu plus tard. En tout
cas, c’était une année où il a énor
mément neigé en Alsace.”
Il neigeait beaucoup et la jeune fille qui faisait du stop
à quelques centaines de mètres de la gare de
Strasbourg n’était absolument pas habillée pour
l’hiver.
“C’est son absence de vêtements chauds
qui m’a sauté aux yeux. Elle se rendait à l’hôpital
psychiatrique pour son traitement. Sur le trajet,
elle m’a un peu parlé d’elle. Ni diplôme, ni quali
fication, ni perspective d’avenir. Sans emploi, elle
était complètement paumée. Ça m’a profondé
ment marqué.”

L’apprentissage comme vecteur d’insertion

À l’époque, Henri Lachmann dirigeait Strafor-
Facom, une PME alsacienne spécialisée dans le
mobilier de bureau. Brève rencontre, mais prise
de conscience durable pour cet ancien ex
pert-comptable de 74 ans, encore sincèrement
ému lorsqu’il évoque ce souvenir. L’apprentissage
comme vecteur d’insertion : l’homme porte cette
idée en bandoulière depuis la fin des années
1970. Une pensée un peu extraterrestre à une
époque qui ne jurait que par les cursus universi
taires.

“Au début des années 1980, on m’a demandé de
faire un topo sur l’apprentissage lors d’un Forum
de L’Expansion. Je ne pense pas avoir été com
plètement compris par l’auditoire à ce moment-là.
Pour eux, l’apprentissage, c’était juste un truc pour
les gosses de cols bleus en échec scolaire.”
Mais
ça, c’était avant. Avant la généralisation du chô
mage structurel et du décrochage scolaire qui,
désormais, concerne près de 150 000 jeunes par
an. Changement de paradigme : de voie de for
mation marginale, l’apprentissage est devenu,
aux yeux des politiques, l’une des armes de l’arse
nal anti-chômage.

Dès 1991, Jean-Pierre Soisson, ministre du Travail
et de la Formation professionnelle de Michel
Rocard, tonitruait sur l’objectif d’un million de
jeunes en apprentissage. Au cours des décennies
suivantes, les ambitions gouvernementales ont
été revues à la baisse. Mais surtout, on s’est sou
venu d’Henri Lachmann, devenu entre-temps l’un
des rares patrons d’un groupe du Cac 40 à consi
dérer l’apprentissage comme relevant de la res
ponsabilité sociale de l’entreprise.

“L’entreprise doit apporter sa pierre
à la cohésion sociale”


“Ils n’étaient que deux à se mobiliser sincèrement
sur l’apprentissage. Lui et Proglio”
, se souvient
Bernard Masingue, directeur de la formation chez
Veolia. Deux Henri, aux visions dissymétriques.
“Celle de Proglio est utilitariste : il pense que l’ap
prentissage constitue un outil de recrutement. La
vision de Lachmann est plus citoyenne.”
L’intéressé confirme :

“L’entreprise doit apporter
sa pierre à la cohésion sociale. Henri Proglio et
Nicolas Sarkozy se sont trompés en pensant que
le but de l’apprentissage, c’est juste la pré-em
bauche. C’est avant tout un mode de formation
et de qualification des jeunes.”

Une politique appliquée chez Schneider Electric,
qu’il a dirigée depuis 1998 et dont il a pris la pré
sidence du conseil de surveillance en 2005 :
1 000 alternants formés chaque année, dont
seulement 15 % restent dans l’entreprise à l’issue
de leur contrat. Les autres bénéficient d’un pro
gramme d’accompagnement pour retrouver un
emploi. L’initiative n’est pas complètement désin
téressée :
“Ils deviennent les meilleurs ambassa
deurs du savoir-faire de Schneider à l’extérieur”
, assume leur pygmalion.

Promotion des métiers

L’État a sollicité les services d’Henri Lachmann
lorsqu’il s’est agi de jouer les croisés de l’ap
prentissage. En 2005, Jean-Louis Borloo lui
confie une mission en ce sens. En 2007, il est
amené à en piloter une autre sur la promotion
des métiers auprès des collégiens. Pas de sec
tarisme chez ce gaulliste qui plaît autant à la
droite qu’à la gauche.

“En 2012, Geneviève Fioraso, ministre de l’En
seignement supérieur, insistait pour qu’on lui
confie une mission sur l’apprentissage”
, se sou
vient un ancien conseiller du ministère du Travail
sous l’administration Sapin. Finalement, la mi
nistre lui a confié en 2013 la coprésidence de
Sup’emploi, un comité chargé de rapprocher
l’Université de l’entreprise. Un neuvième man
dat social qui vient s’ajouter à un CV déjà bien
fourni.

“Il faut doubler le nombre d’apprentis”

Depuis, un nouveau coup d’accélérateur a été
mis sur l’apprentissage et le nom d’Henri
Lachmann circule à nouveau rue de Grenelle.
Lui-même ne serait pas opposé à l’idée d’une
nouvelle mission. Mais à ses conditions.
“Si le gouvernement reste sur son objectif de
500 000 apprentis en 2015, je ne suis pas
d’accord !”
, prévient celui qui avoue son rejet
des
“réformettes”. “Il faut doubler le nombre
d’apprentis, le porter à 800 000. Et l’État doit
s’y mettre ! L’Éducation nationale doit s’y
mettre ! Et pas se contenter de l’objectif de
porter à 10 000 le nombre d’apprentis dans
le secteur public.”

À ambition radicale, solutions radicales : rien de
moins que la réorientation de la moitié des crédits
totaux de la formation vers l’apprentissage.
“Si on
est prêt à tout remettre à plat, alors oui, je pourrai
consacrer le temps et l’énergie qu’il faudra à une
nouvelle mission. Sinon, je ne m’amuserai pas à
jouer le VRP d’un projet auquel je ne crois pas.”

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