Le “métier” de vice-président de Région en charge de la formation professionnelle

Par - Le 01 février 2014.

À
l’heure où la réforme de la formation et l’“acte III” de la décentralisation arrivent en phase
pratique, nous avons interrogé plusieurs vice-présidents de Région (présents ou ancien) chargés
de la formation, pour connaître leur ressenti, dans le quotidien de leurs fonctions. Verdict : la
complexité de la formation, on peut y faire face, mais inutile de l’augmenter…

L’exécutif régional est composé
d’un président, assisté
de vice-présidents, de conseillers
spéciaux et de conseillers
délégués. Chacun est en charge
d’un domaine de compétence que le
président lui a confié, soit à leur demande,
soit en raison d’une expertise
précise. Les dernières élections ont eu
lieu en 2010 et l’équipe est en place
jusqu’en mars 2015. “Ce furent des
années fantastiques”, se souvient Jean-
Claude Carle, conseiller régional de
Rhône-Alpes depuis 1992, vice-président
jusqu’en 1999, aujourd’hui sénateur
de la Haute-Savoie et membre
du Comité national de la formation
professionnelle tout au long de la vie.
C’est le président d’alors [ 1 ]Le président actuel du Conseil régional Rhône-
Alpes est Jean-Jack Queyranne (PS), élu en mars
2004, avant d’être réélu en 2010. Philippe Meirieu est
le deuxième vice-président, délégué à la formation
tout au long de la vie.
, Charles
Millon (UDF), qui lui confie cette
fonction. “Nous devions mettre en place
des dispositifs qui devaient coller aux
besoins des entreprises et réfléchir aux
conséquences d’une formation éloignée
pour le stagiaire. Nous devions imaginer
un système qui n’oblige pas le jeune
à traverser toute la région”, indique-t-il.
Quant au quotidien, il se partage entre
dossiers et arbitrages. “Tous les vendredis,
il y avait une réunion de l’exécutif
avec l’équipe resserrée autour de Charles
Millon. Le moment venu, nous faisions
part de nos besoins en matière financière
et lorsque le budget se décidait, tout se
faisait de manière collective.”

“Les six premiers mois, je ne
connaissais rien”


Autre région, autre témoignage. “Je
souhaitais être vice-président en charge
de la culture, Jean-Paul Huchon en
a décidé autrement et finalement j’ai
découvert le monde de l’apprentissage,
qui est passionnant. J’en suis très heureux,
je lui en suis très reconnaissant”,
confie Emmanuel Maurel, neuvième
vice-président, chargé de la formation
professionnelle, de l’appren
tissage et de l’alternance en région
Île-de-France et membre du bureau
national du Parti socialiste. “Il m’a
fallu travailler dans un univers labyrinthique
pour me mettre à niveau. Les
six premiers mois, je ne connaissais rien.
Heureusement que j’ai pu m’appuyer sur
les services techniques de la Région, mais
je me souviens encore de mon ignorance
totale lorsque, le jour de ma nomination,
j’ai été à une réunion. On m’a posé
une dizaine de questions auxquelles je
ne comprenais strictement rien, tellement
il y avait de sigles. J’ai donc pris
des notes et je m’y suis mis !” Depuis
quatre ans, Emmanuel Maurel partage
lui aussi son temps entre le travail
de dossiers, “souvent très techniques” et
les “rencontres, très importantes pour
comprendre les enjeux”. En décembre,
le budget régional 2014 a été adopté.
Il s’élève à 4,7 milliards d’euros 2013,
dont 731,5 millions d’euros dédiés à
la formation professionnelle, l’apprentissage
et l’emploi.

Avoir une vision globale

“Je suis avocate, j’ai mis en place une
structure qui me permet de me dégager”,
indique, pour sa part, Martine
Calderoli-Lotz, vice-présidente de
l’Alsace en charge de la formation
professionnelle continue (UMP),
conseillère municipale de Strasbourg
et conseillère de la Communauté
urbaine de Strasbourg. “Comme il
n’y a pas de compétence régionale en
matière judiciaire, j’étais susceptible
d’occuper toutes les fonctions. Lorsque
j’ai été nommée, je ne connaissais pas
les compétences requises, il a fallu que
j’apprivoise le côté technique”, se souvient-
elle. Comme ses collègues en
charge de la formation professionnelle
dans d’autres Régions, sa vision est
globale : pas de décorrélation entre
emploi et formation. “Mon objectif
est de permettre à chaque Alsacien de
construire son projet professionnel en
adéquation avec les besoins des entreprises.
Je suis particulièrement fière des
contrats d’objectifs.” En collaboration
avec l’État et les branches professionnelles,
l’Alsace a en effet initié une
démarche de contrats d’objectifs qui
s’inscrit dans le contrat de plan régional
de développement des formations
professionnelles (CPRDFP), signé en
juin 2011. “La formation doit ouvrir
sur l’emploi”, insiste-t-elle, soulignant
aussi la nécessité d’une “complémentarité”
entre formation initiale et formation
continue.

Attention aux “usines à gaz”

Si l’ensemble des vice-présidents (ou
anciens membres de l’exécutif ) approuve
la réforme en cours de la formation
professionnelle, leurs interrogations
restent entières. “Je me réjouis
du compte personnel de formation qui
est une de nos anciennes préconisations.
Il faut maintenant que le législateur traduise
l’accord obtenu par les partenaires
sociaux. Le plus dur est devant nous !
Quid de la gouvernance ? Quid du financement
? Je crains une nouvelle usine à
gaz”, prévient Jean-Claude Carle. Même
préoccupation budgétaire de Martine
Calderoli-Lotz, qui redoute également
que les demandeurs d’emploi soient les
grands oubliés de la réforme. Pour elle,
une bonne réforme impliquerait “l’élargissement
du champ de compétences des
Régions, afin de pouvoir jouer sur tous les
leviers et maîtriser la chaîne qu’il ne faut
plus découper”.

Quant à Emmanuel Maurel, il partage
l’enthousiasme de la réussite de l’Ani de
décembre 2013, souhaite “une simplification
d’un système devenu trop complexe”
et se réjouit de l’aboutissement du CPF,
“une vieille revendication progressiste”. Il
souhaite toutefois “que les compétences
soient précisées notamment dans le cadre
du transfert aux Régions”. Et rejoint le
questionnement des élus d’opposition :

“Les principales interrogations restent les
moyens qui seront donnés, au moment où
la maîtrise des dépenses publiques est au
cœur des préoccupations de la majorité.”

QUESTIONS À ISABELLE GAUDRON, VICE-PRÉSIDENTE PS
DE LA RÉGION CENTRE


C’est une discipline vivante, avec des évolutions
perpétuelles

Vice-présidente de Région, c’est
un “métier” ?


C’est une fonction élective mais qui exige
de nous d’avoir une compréhension et une
perception d’un domaine très complet, et
nous amène à être dans une logique proche
d’un métier. C’est une fonction à temps plein.
Il faut se former, apprendre, développer
des compétences. C’est nécessaire pour
appréhender dans de bonnes conditions ce
domaine très technique et être capable d’aller
dans le détail. Pour autant, si j’essaye de
comprendre les aspects techniques, je ne
suis pas une technicienne ! On ne fait jamais
rien en direct, on travaille avec de nombreux
partenaires, ce qui signifie que nous passons
beaucoup de temps en réunion et sur le
terrain pour voir ceux qui sont au bout de la
chaîne, directement concernés, c’est-à-dire
les stagiaires en formation. Je me nourris
beaucoup des rencontres que je fais, y compris
à partir de discussions informelles. J’ai
besoin de connaître précisément le contour
des dossiers pour être vraiment active. Je
pense qu’on est là pour proposer des choses,
bousculer des habitudes, pour faire mieux.

Comment devient-on vice-présidente en
charge de la FPC ?


J’ai une formation juridique mais j’ai abordé
le sujet de la formation professionnelle par de
nombreux biais. C’est un sujet qui m’intéresse,
très transversal, qui touche à la fois le
champ économique, culturel et social. J’avais
expressément demandé cette délégation au
président et je lui suis reconnaissante de me
l’avoir confiée. Lorsqu’un président est élu,
il doit faire un casting avec de nombreuses
contraintes, de savants dosages. Pour autant,
on ne peut pas être dans une simple posture
politique. Je n’ai pas forcément un avis
tranché sur tout. J’essaie de comprendre et de
déterminer ce qui est faisable et d’y placer nos
exigences politiques.

Quel est votre rôle sur le budget qui vous
est alloué et les actions que vous menez ?


Il y a une négociation annuelle du budget avec
une lettre de cadrage. Mon rôle est de voir
quelles actions on peut supprimer, baisser,
augmenter ou créer. C’est une discipline
vivante, avec des évolutions perpétuelles. Le
budget est au service d’une politique, ce qui
signifie que l’on doit faire des arbitrages et,
forcément, on ne satisfait pas tout le monde.
Il faut être dans l’évaluation de nos politiques
publiques par rapport aux sommes engagées.
Nous devons systématiquement nous interroger
sur le bénéfice des personnes concernées.
Lorsqu’on doit prendre une décision, il faut en
comprendre les enjeux financiers et humains.
Je suis convaincue que l’action publique doit
être comprise, partagée et faisable. Ce que je
recherche, c’est l’efficience. Est-ce pertinent ou
pas d’aller dans telle direction ?

Quel bilan tirez-vous des actions passées
et en cours ?


Nous avons fait un gros travail sur la formation
des formateurs, afin qu’ils puissent eux aussi
évoluer professionnellement. Je suis fière
des “Fonds réActifs” emploi-formation. Il faut
mettre le plus souvent possible en adéquation
les demandes des entreprises qui ont des
emplois et celles des demandeurs d’emploi. Il
faut aussi être à l’écoute des branches, c’est
indispensable. Une autre réussite : la politique
autour des “visas” qui connaît de nombreuses
déclinaisons. Plus de 200 000 personnes ont
suivi ce parcours. Elles ont retrouvé l’envie
par la remise en mouvement, par la création
d’une dynamique. Elles se projettent à nouveau
dans l’avenir, se mettent dans une perspective
positive. Je suis également fière des fonds
d’innovation pédagogique qui existent depuis
deux ans et dont l’objet est de faire de la R&D
en matière pédagogique. D’ores et déjà, nous
constatons de belles retombées. L’enjeu est
de former de mieux en mieux, en revisitant
les méthodes existantes. Aujourd’hui, la
formation professionnelle doit s’articuler autour
du numérique, de l’individualisation et de la
modularisation. C’est autour de ces thèmes que
l’on peut créer une belle dynamique. L’innovation
pédagogique et la modularisation permettent
de faire mieux avec les mêmes moyens. Nous
demandons aux uns et aux autres de revoir les
fonctionnements. L’argent public est précieux,
c’est une vraie responsabilité de le gérer, de
dépenser à bon escient. Par cette mission, je
ressens tout l’enjeu sociétal et économique.

La réforme de la formation professionnelle
est en discussion. Quel est votre sentiment
sur ses enjeux ?


Je suis assez confiante. Le compte personnel
de formation devrait tout bouleverser mais je
crois que les organismes de formation seront
vite prêts. Cette loi arrive après une année
de négociations. Il était très important de
valider par la loi tout ce qui était faisable. Il est
important que les partenaires sociaux, l’État et
les Régions continuent à travailler ensemble,
dans le même sens. Pour moi, l’un des enjeux
est de faire le lien avec les personnes les plus
éloignées de l’emploi. Un autre, non moins
important, est de permettre à des personnes qui
ne se forment pas, qui n’ont parfois eu aucune
heure de formation dans leur carrière, de se
mettre dans cette nouvelle dynamique. J’espère
surtout que l’on pourra faire bouger les lignes !

Propos recueillis par C. P.

Notes   [ + ]

1. Le président actuel du Conseil régional Rhône-
Alpes est Jean-Jack Queyranne (PS), élu en mars
2004, avant d’être réélu en 2010. Philippe Meirieu est
le deuxième vice-président, délégué à la formation
tout au long de la vie.

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