Genève : l’Eldorado menacé

Par - Le 16 juin 2013.

Les affiches se multiplient sur les murs de Genève depuis le mois d’avril. “Les ennemis des Genevois : frontaliers assez !”, peut-on y lire. Et le contenu de certains tracts est encore plus éloquent : “Frontaliers : dégagez de gré ou de force ! Il est temps d’éliminer la racaille frontalière !” Ad nauseam. Parfois, même, on n’hésite pas à dévoiler le visage de “l’ennemi”. En l’occurrence, celui de Michel Charrat, infirmier
retraité, mais surtout président du Groupement transfrontalier européen (GTE), bouc émissaire accusé d’encourager le “vol des emplois suisses” par les travailleurs frontaliers.

À l’origine de cette campagne agressive, le Mouvement des citoyens genevois (MCG), parti populiste local pesant près de 17 % des voix (soit 17 députés au Grand conseil de Genève). Si Michel Charrat lui-même s’affirme prêt à ester en justice pour utilisation abusive de son image, son association, le GTE, cherche, pour sa part, à minimiser l’incident. “C’est vrai que cette campagne va très loin”, explique Anne-Laure Roudaut- Schultz, responsable du service emploi au sein du Groupement, “mais c’est aussi l’une des conséquences de la démocratie directe pratiquée en Suisse : les partis en campagne ont tendance à surenchérir pour faire monter la pression”. Une pression qui, cependant, a pu se traduire par des atteintes aux biens des frontaliers. Si, pour l’heure, aucune maison n’a brûlé – comme le demandait explicitement un tract distribué au sein des hôpitaux universitaires genevois – les pneus de quelques frontaliers ont fait les frais des appels à la violence du MCG. 63 000 travailleurs français
autour de Genève Car Genève et son canton, ce sont 5 % de chômeurs et 63 000 travailleurs français – venus d’Annemasse (Haute Savoie) pour les trois-quarts d’entre eux – disposant du fameux “permis de travail G” réservé aux frontaliers. 5 % de chômage : de nombreux responsables politiques français en rêveraient. Mais de l’autre côté du Léman, la moyenne est considérée comme élevée, si on la rapporte aux 3,5 % du reste de la Suisse (a contrario, ce taux s’élève à 7,9 % en Haute-Savoie et à 9 % en Rhône-Alpes, selon l’Insee). Une situation d’autant plus confortable pour les ressortissants français que Genève reste un canton francophone, à la différence des bassins d’emploi alémaniques de Bâle ou Zurich. Genève, l’Eldorado helvète ? Le fait est que l’économie du canton pourrait difficilement tourner sans les transfrontaliers, lesquels exercent surtout dans les domaines du luxe, de l’horlogerie, de l’informatique de haut niveau, de la banque ou de la santé. “On constate une diminution des besoins en main-d’œuvre dans le commerce de détail, ce qui s’explique par la force du franc suisse par rapport à l’euro”, souligne Anne-Laure Roudaut-Schultz. Autres secteurs en crise : l’hôtellerie-restauration et le bâtiment où les frontaliers français subissent la concurrence de ressortissants des pays de l’Est mais aussi des Grecs, Espagnols et Portugais venus tenter leur chance sur les rives du Léman pour fuir la crise qui frappe leurs pays.

“Clause de sauvegarde”

“Même en Suisse, le marché du travail n’est pas illimité !”, déclarait Simonetta Sommaruga, ministre fédérale de la Justice, fi n avril, pour expliquer la décision de Berne de faire jouer, au 1er mai 2013, sa “clause de sauvegarde” visant à limiter le nombre de permis délivrés aux non-Helvètes, particulièrement les “L” (permis de travail d’un année) et les “G”, réservés aux ressortissants de huit pays de l’Est (Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Slovaquie, Slovénie et République tchèque) et de dix-sept autres membres de l’Union européenne (dont la France). Une décision que le Conseil fédéral
justifie par le dumping social que font peser ces salariés à bas-coûts sur les rémunérations suisses et l’augmentation des tarifs de l’immobilier dans les grandes villes. “Cette histoire de dumping est une concession aux partis populistes, mais surtout un prétexte”, estime un ingénieur frontalier militant du Front de gauche. “En réalité,
en menaçant d’accorder moins de permis de travail aux résidents des pays de l’UE, la Suisse exerce une pression sur ceux-ci, au moment où se négocie la levée du secret bancaire…”

La Cité des métiers du Grand Genève

Cependant, la concurrence entre ressortissants européens pour accéder au “pays de Cocagne” helvète n’est pas neuve. Et afin de garantir l’emploi de leurs frontaliers dans le canton de Genève, les pouvoirs publics français ont misé gros sur la qualité de la formation des salariés des deux côtés des Alpes. Ainsi, le 1er janvier 2013 était inaugurée la Cité des métiers du Grand Genève, plateforme transfrontalière associant Genève, Annemasse, Meyrin et Onex (communes du canton genevois). “Le tout consiste à faire cohabiter deux systèmes de formation. Le nôtre, français, très structuré et le suisse, extrêmement libéral et sans marché public”, résume Marc Génix, responsable du pôle emploi-formation à la Maison de l’économie et du développement (MED) du Genevois-Haut Savoyard, centre associé à cette Cité des métiers. Car au vu du fonctionnement de la République helvétique, les vingt-six cantons correspondent à autant de décisionnaires en matière de politique de formation. Dans celui de Genève, le dossier se trouve entre les mains de l’OrTra (Organisation du monde du travail), où représentants patronaux, syndicaux et organismes de formation siègent autour d’une même table. “Heureusement, les Genevois apprécient les initiatives françaises et ont développé plusieurs dispositifs proches de ceux que nous connaissons, à commencer par la VAE, le bilan de compétences (accessibles à partir de 750 euros / 605 francs suisses) ou encore un « chèque formation » assez proche de notre Dif ”, indique Marc Génix.

“Modularisation” de la formation

La formation professionnelle demeure extrêmement valorisée en Suisse. En témoigne le faible nombre d’Helvètes inscrits dans des cursus supérieurs (“NIII” correspondant aux études universitaires). En 2011, ils n’étaient que 33,4 % sur l’ensemble du pays. Un taux, toutefois, qui grimpe constamment depuis une dizaine d’années afin d’adapter la main-d’oeuvre locale aux réalités d’une économie marquée par la croissance technologique. On reste cependant très loin des moyennes européennes et le diplôme de référence suisse demeure encore le certificat fédéral de capacité (CFC), équivalent de notre CAPBEP. “On serait étonné, en France, de connaître le nombre impressionnant de grands patrons ou de responsables politiques qui n’ont que ce diplôme”, sourit Anne-Laure Roudaut-Schultz.

De fait, le programme de “modularisation” de la formation professionnelle transfrontalière, entamé en 2008 entre la France et le Canton de Genève, vise à créer une politique de sécurisation
de l’emploi commune aux deux rives du Léman, au travers, notamment, de création de passerelles entre les CAP et les CFC. Un programme qui a vu le jour grâce à un financement commun et à
l’association de la MED et de l’Office de l’orientation et de la formation professionnelle (OPFC) genevois.

Demeure toutefois le problème du prix, puisque la Suisse ignore tout système de mutualisation ou de financement public. “Une formation longue peut revenir à 25 000 francs suisses (environ 20 100 euros),
annonce la responsable du GTE, et le plus souvent, lorsque l’entreprise ne finance pas, c’est le salarié qui en est pour ses frais. Là-dessus, la Suisse est très en retard sur la France.” Alors, certes, quelques mécanismes de financement provenant d’organismes spécialisés ont vu le jour, mais ils sont rares et limités dans le temps. L’Eldorado genevois a un prix. Et il est plus élevé que quelques pneus crevés par les nervis du MCG.

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