Saint-Louis, un carrefour… de moins en moins germanophone

Par - Le 16 juin 2013.

Le 29 mai dernier, c’est porteuse de sa double casquette de vice-présidente de la commission formation professionnelle continue, mais aussi de celle des affaires culturelles et du bilinguisme au sein du Conseil régional d’Alsace, que Pascale Schmidiger était auditionnée par le ministère de la Culture et de la Communication. Problématique soulevée : l’avenir de l’alsacien en tant que langue régionale.Non dans le but de conserver intact un certain folklore, mais, tout au contraire,de développer des politiques linguistiques susceptibles de faire monter en puissance la pratique des langues étrangères, surtout germaniques. Car, au-delà des clichés, la maîtrise de la langue allemande se perd en Alsace. Avec des effets économiques très concrets : “35 000 emplois en Suisse alémanique sont passés sous le nez des Alsaciens pour cause d’insuffisance linguistique”, résume Stéphane Cheref, directeur de la Maison de l’emploi et de la formation de Saint-Louis.

Au “Pays des Trois Frontières”

Saint-Louis, justement, dont l’élue régionale est par ailleurs membre du conseil municipal. Cette agglomération de 20 000 habitants (70 000 si l’on compte la communauté d’agglomération du Pays des Trois Frontières) aurait pu n’être qu’une cité dortoir en banlieue de Mulhouse si elle n’avait été située stratégiquement au confluent des frontières suisses (la “borne 9” marquant la frontière franco-
helvète s’y trouve) et allemande. Bâle n’y est d’ailleurs qu’à sept minutes et ce laps de temps se verra encore réduit dès 2016, lorsque s’achèveront les travaux de la ligne 3 du réseau du tramway suisse.
Chiffre emblématique : seuls 36,6 % des Ludoviciens travaillent sur place ; les autres ayant choisi l’un des pays voisins. N’empêche. Cette
“rente géographique” s’amenuise année après année du fait de l’ouverture du marché suisse à l’international et de la concurrence que se livrent les transfrontaliers entre eux pour les emplois helvètes. “Terminée l’époque où l’industrie pharmaceutique suisse embauchait des « petites mains » non qualifi ées en provenance d’Alsace, désormais, les grands groupes comme Novartis – basé à Bâle – recrutent leurs collaborateurs à l’international. Aujourd’hui, cent deux nationalités cohabitent sur leur site.” Stéphane Cheref, d’ailleurs, fait régulièrement la tournée des collèges et lycées pour informer les
jeunes haut-rhinois de la nouvelle donne en matière d’emploi frontalier. Car les employeurs suisses sont exigeants et peuvent se le permettre au vu des salaires proposés. Ainsi, à titre indicatif,
un vendeur en magasin à Bâle gagne près de 3 000 euros par mois, contre près de la moitié en France et même un simple job d’été sur un site industriel peut se voir rémunéré environ 2400 euros mensuels. Mais il existe une condition sine qua non pour accéder au marché de l’emploi bâlois ou du Bade-Würtemberg : Hier Deutsch sprechen ! [ 1 ]Ici, on parle allemand. Hors du bilinguisme, point de salut, quant bien même s’agit-il d’emplois d’ouvriers qualifiés (premier profil recherché), de personnels
d’hôtellerie ou de commis de cuisine.

“Sans bilinguisme, on regarde le train passer”

“Les recruteurs suisses observent en premier lieu la maîtrise de l’allemand des candidats et ensuite, seulement, leur qualification. Résultat : une catastrophe. On regarde le train passer et la main-d’œuvre allemande occuper les emplois proposés”, déplore le directeur de la Maison de l’emploi de Saint-Louis. Mais il n’y a pas que du côté bâlois que ce handicap linguistique entraîne des effets
pervers. Car avec la recrudescence de Suisses germanophones débarquant en Alsace pour y profiter des infrastructures touristiques ou investir dans l’immobilier, les besoins en locuteurs germanophones se font sentir dans le Haut-Rhin. Qu’il s’agisse de clercs de notaire susceptibles de rédiger des contrats de vente en allemand ou de serveurs capables de détailler un menu à des Suisses alémaniques,
les besoins apparaissent ici aussi.

Réponses formation

Évolution, toujours. Alors que la Suisse et l’Allemagne étaient connues pour leur promotion des filières d’apprentissage – et, dans les grandes lignes, c’est toujours le cas – le niveau des diplômés de l’université ne cesse d’y augmenter pour répondre aux nouveaux défis économiques.

L’occasion rêvée pour de jeunes frontaliers français de venir se former en alternance dans les provinces germanophones, d’autant qu’afin de compenser la baisse significative d’apprentis (en dix ans, le
nombre de titulaires d’un niveau “NII”, correspondant au CAP français, est passé de 55,4 % à 38,1 % pour la seule ville de Bâle), les autorités
du canton ont procédé à une revalorisation significative des salaires des apprentis en formation. Ceux-ci pouvant parfois atteindre près de 1 500 euros. Mais là encore, pas question de faire l’impasse sur la maîtrise de l’allemand. Un écueil que les pouvoirs publics alsaciens
tentent de contourner non seulement en promouvant l’étude de la langue dans les établissements scolaires, mais aussi en incluant des modules linguistiques dans les programmes d’apprentissage.

De 2009 à 2011, le réseau des Gréta alsacien s’est ainsi engagé sur des sessions de 200 heures de cours d’allemand intensif pour débutants. En 2012, malheureusement, l’opération fut stoppée
faute de fonds et ce n’est qu’un an plus tard qu’elle put reprendre, financée en grande partie par la Maison de l’emploi de Saint-Louis, avec l’aide du FSE. L’organisme organisait, d’ailleurs, le premier Forum trinational de l’emploi le 14 mai à Bâle, rassemblant, à quasi-parité, une quarantaine d’entreprises françaises, suisses et allemandes pour y dénicher leurs futurs collaborateurs. Près de quatre mille jeunes des trois nationalités y furent accueillis. Succès ? “En tant qu’événement, oui, répond Stéphane Cheref, mais ce qui m’a tout de même fait mal, ce fut de voir autant de jeunes français qualifiés mais retoqués à cause de leur faible maîtrise de la langue…”

Les métiers les plus recherchés en Suisse

Les 10 métiers les plus recherchés en suisse en 2012 :
1 – ouvrier qualifié. 2 – Ingénieur. 3 – Collaborateur de
service externe. 4 – Chef et cuisine. 5 – personnel d’hôtellerie
et de restauration. 6 – Mécanicien. 7 – spécialiste
informatique et télécoms. 8 – ouvrier non qualifié.
9 – personnel comptabilité et finance. 10 – spécialiste
marketing, relations publiques et communication.

Source : Maison de l’emploi et de la formation
de Saint-Louis – Pays des Trois Frontières.

APPRENTISSAGE : L’ALLEMAGNE FAIT SON MARCHÉ DANS LES PAYS EN CRISE

De l’autre côté du Rhin, la crise de 2008 a impacté le recours à la main-d’œuvre transfrontalière, même si l’activité a globalement repris deux ans plus tard. À première vue, on pourrait croire que la situation plutôt favorable de l’emploi allemand (le phénomène des “mini-jobs” touche peu les frontaliers) pourrait profiter à ses voisins, particulièrement si l’on tient compte du vieillissement de la population
locale [ 2 ] L’Allemagne devrait perdre dix millions d’habitants dans les
trente ans à venir (source OCDE).
. Ce n’est pas le cas. En effet, crise économique aidant, c’est vers la Grèce, l’Espagne et
le Portugal que Berlin se tourne pour recruter la main-d’œuvre qui lui manque. D’où le lancement du programme international “[The job for
my life->www.thejobofmylife.de]”, destiné à recruter, par la voie de
l’apprentissage, des jeunes issus de l’Europe du Sud auxquels la République fédérale propose des cours d’allemand intensif dans leur pays d’origine et attire avec une politique de salaires élevés. Et dans l’histoire, les jeunes Français sont un peu oubliés. “Normal, puisque de ce côté-ci du Rhin, l’image de l’apprentissage demeure celle d’une voie par défaut alors qu’elle est, depuis près d’un demi-siècle, une filière d’excellence sur l’autre rive”, regrette Stéphane Cheref, le directeur de la Maison de l’emploi et de la formation de Saint-Louis. Pedro Passos Coelho, Premier ministre du Portugal, encourageait la jeunesse de son pays à “aller chercher du travail ailleurs”. Berlin a entendu le message.

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Notes   [ + ]

1. Ici, on parle allemand.
2. L’Allemagne devrait perdre dix millions d’habitants dans les
trente ans à venir (source OCDE).

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