Débat : quel avenir pour le CPF ?

Par - Le 15 septembre 2014.

Jean-Christophe Sciberras :

“Un espace nouveau pour les transitions professionnelles”

Le président de l’Association nationale des directeurs de ressources humaines (ANDRH), Jean-Christophe Sciberras, a été inspecteur
du travail, conseiller technique de Martine Aubry au ministère du Travail (1991). Il est l’actuel DRH du groupe Solvay.

En tant qu’outil de portabilité des droits à la formation, le CPF ouvre un
espace nouveau pour les transitions professionnelles, pour rebondir, se
former, se reconvertir. Ce que le Dif ne permettait pas. Je suis sidéré de
constater qu’aujourd’hui, seuls 10 % des demandeurs d’emploi sont en
formation, alors que c’est le moment par excellence pour se former, pour
évoluer. Sur ce plan, je prédis un grand avenir au CPF.

“Son succès dépend des abondements”

Dans les entreprises, en revanche, je suis plus nuancé sur son succès
qui dépend des abondements, d’autant qu’avec la réforme, les moyens
mutualisés vont diminuer. Les formations en langues, notamment, risquent
de se réduire significativement vu qu’elles étaient surtout financées sur le
Dif. À l’ANDRH, nous proposons de permettre un déblocage anticipé des
plans d’épargne entreprise (presque 100 milliards d’euros accumulés en
France) et des comptes-épargne temps pour cofinancer les abondements.
Les entreprises doivent également convaincre leurs salariés d’abonder
eux-mêmes, puisque la loi le permet. Cela les impliquerait d’autant
qu’une formation perçue comme “gratuite” souffre toujours d’une image
dévalorisée.

Une forme d’alternance en entreprise ?

Voici deux ans, d’ailleurs, à l’occasion des assises de l’ANDRH, nous avions
suggéré que les entreprises puissent accueillir des demandeurs d’emploi
dans leurs sessions de formation internes. Une idée d’ailleurs reprise dans
le rapport Mestrallet. Avec le CPF, dont bénéficient à la fois chômeurs et
salariés, il sera beaucoup plus facile aux entreprises de mettre en oeuvre de
telles mutualisations, y compris dans les PME qui disposent de nombreux
supports externes pour les soutenir (CCI, branches professionnelles, etc.).
Quant à l’information sur l’existence du compte, je ne m’inquiète pas. Les
services RH se préparent déjà à répondre aux questions des salariés sur
le transfert de leur Dif vers ce nouveau droit. De plus, avec l’obligation
de négociation inscrite dans la loi et l’implication accrue des IRP dans
les politiques formation des entreprises, les syndicats eux-mêmes seront
susceptibles de participer à cette information.

Bertrand Martinot :
“Qui abondera ?”

Économiste, auteur de Chômage, inverser la courbe (éditions Manitoba-Les Belles Lettres, 2013), Bertrand Martinot a occupé
les fonctions de conseiller social de Nicolas Sarkozy entre 2007 et 2008 et de délégué général à l’emploi et à la formation professionnelle
(DGEFP) de 2008 à 2012.

Je reste sceptique sur les chances de réussite du CPF, même si je reconnais
qu’il s’agit d’un outil techniquement plus abouti et plus attractif que ce
qu’était le Dif. Pour l’entreprise et le salarié, le fait que ce compte soit géré
par la Caisse des dépôts constitue un élément de simplification indéniable.
Mais au-delà, j’ai du mal à imaginer qu’un droit totalement égalitaire,
saupoudré sur l’ensemble de la population active, améliore la situation de
l’emploi. Il aurait mieux valu cibler prioritairement les publics en difficulté,
comme les chômeurs ou les salariés les moins qualifiés.

“Jeu de bonneteau” pour les crédits

Qui abondera ? L’État se désengage financièrement de tout et les budgets
des Régions et de Pôle emploi risquent fort de stagner. Il y a certes
l’enveloppe annuelle de 900 millions décidée par les partenaires sociaux,
mais que représente-t-elle rapportée à la population globale ? Même s’il
n’y a que 5 à 6 % des salariés qui mobilisent leur compte – soit le ratio
du Dif –, un rapide calcul montre que cette somme ne suffira pas compte
tenu de la durée moyenne des formations éligibles. Quant aux 200 millions
que le FPSPP va mettre sur la table, j’ai le sentiment qu’il s’agit d’un jeu de
bonneteau au détriment d’autres enveloppes (appels à projets, CSP, etc.).

Le CPF remplacera le plan

Bref, ne restent, comme financeurs potentiels, que les branches
professionnelles et les entreprises. Tout dépendra d’elles. Dans les
grandes entreprises, il y a des chances que l’usage du CPF se substitue
au plan de formation. Les plus petites, dont les moyens mutualisés
seront moindres, risquent de connaître des difficultés pour abonder,
particulièrement dans le contexte économique actuel.
Dans ces conditions, pour que le CPF fonctionne, son accès devra être
régulé, restreint. Comment réguler autrement que par la file d’attente ?
Peut-être au travers des listes des formations éligibles. Si elles se
révèlent suffisamment restrictives, alors le CPF sera financé ; si elles ne
le sont pas, les contributions aux abondements vont exploser.
Mais le plus extraordinaire, c’est qu’on ait créé un nouveau droit bien
plus coûteux que le Dif sans avoir défini le tableau emploi-ressources
associé.

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