L’introuvable harmonisation européenne des systèmes de formation

Par - Le 15 mai 2014.

“La formation tout au long de la vie doit prendre
en compte les acquis formels, non formels et informels.”
Cette phrase bien souvent entendue lors de
rencontres avec des responsables européens résume
assez bien ces derniers, à plusieurs titre : d’abord, le
stade de l’intention (“doit prendre”), car la compétence
formation relève majoritairement des droits
nationaux ; ensuite, un certain “choc de complexité”
: en effet, qui maîtrise sans risque d’erreur cette
formulation “apprentissages formels, non formels
et informels” ? Or, les deux dernières catégories,
qui en France notamment, ne sont pas comptabilisées
comme de la formation, le sont dans certains
pays, ce qui rend les données, pour le moins, peu
“comparables”. Et ce n’est que l’un des aspects de
la question.

Le Centre européen pour le développement de
la formation professionnelle (Cedefop), agence
européenne basée à Thessalonique (Grèce), a la
tâche d’assurer l’échange de données et des réflexions
entre les professionnels de la formation
des 28 États membres (506 millions d’habitants).
Lore Schmid, chargée de mission au Cedefop, a
répondu à nos questions.

En France, la nouvelle réforme de la
formation vise à simplifier. Les systèmes
de formation dans les autres pays
européens sont-ils aussi complexes ?


Oui, les systèmes de formation dans l’UE sont
complexes. En effet, on rencontre souvent dans un
même pays des formations de niveau secondaire
qui sont organisées en milieu scolaire, d’autres
qui sont organisées en alternance (apprentissage),
toutes menant à des certifications différentes et
parfois voisines. Si elles donnent toutes accès au
marché du travail, la plupart
donnent aussi souvent accès
aux études supérieures, parfois
directement (sans examen
supplémentaire), mais souvent
indirectement. On a aussi de
plus en plus tendance à offrir
des programmes de formation
professionnelle au niveau post secondaire.

L’Autriche est un excellent
exemple de cette complexité.
Mais c’est précisément ce qui lui
permet de prendre en compte et
de développer tous les talents,
et de répondre à tous les besoins
du marché du travail…

Il existe autant de systèmes de formation
que de pays européens. Mais y a-t-il
des points communs entre eux ?


Souvent, des réalités différentes se cachent sous
une même appellation. Par exemple, beaucoup
de pays proposent une formation par “apprentissage”
: apprenticeship, Lehre, duales System, etc.
Mais il s’agit soit d’une formation en alternance,
soit de stages en entreprise, soit de formations en
ateliers spécifiques organisés lorsque les places en
entreprise manquent. Factuellement, ce n’est pas
la même chose.

Dans le sens traditionnel, l’apprentissage implique
qu’un contrat est signé entre l’apprenti et l’entreprise,
mais il arrive que le contrat soit passé entre
l’établissement de formation et l’entreprise. Même
dans les pays traditionnellement associés à l’apprentissage,
comme en Allemagne, en Autriche,
aux Pays-Bas ou en France, les pratiques ne sont
pas les mêmes. Il est aussi important de savoir que
l’apprentissage est profondément ancré dans l’histoire
d’un pays et que son fonctionnement − ou
son prestige − ne peuvent pas être les mêmes en
Allemagne et en Grèce, en Espagne ou en France.
Cependant, on note des points communs entre les
différentes formations professionnelles : beaucoup
se déroulent en établissement scolaire et comprennent
cours théoriques et cours pratiques en
milieu professionnel ou en atelier. Comme je l’ai
déjà indiqué, la plupart de ces formations donnent
accès à l’enseignement supérieur, soit directement
soit par d’autres voies de qualification.

Les travaux menés sur le cadre européen de certifications
(CEC) permettent de disposer d’un cadre
de référence commun qui sert d’outil de transposition
pour les différents acquis et niveaux de certification,
notamment pour l’enseignement et la formation
professionnels. Il fait apparaître des bases
communes entre les systèmes européens. Adopté
en 2008, le CEC a pour but de promouvoir l’éducation
et la formation tout au long de la vie et la
mobilité.

À votre avis, ne serait-il pas plus simple
et plus efficace, en Europe, d’avoir
une politique globale de formation
professionnelle, voire un système
harmonisé ?


En Europe, il existe une politique de formation professionnelle
qui appuie et complète les actions des
États membres, tout en respectant leur responsabilité
pour le contenu et l’organisation de la formation
professionnelle. Des priorités communes ont été
identifiées. Mais il ne faut pas oublier que chaque
pays a ses besoins, des situations socio-économiques
particulières et des pratiques propres. Dans
quelques pays, l’accès à certaines professions est libéralisé,
alors que dans d’autres, il est réglementé. On
ne peut pas faire du copier-coller d’un pays à l’autre.
Pour comprendre l’ensemble du système de formation
professionnelle européen, il faut considérer
chaque système dans son contexte propre. Ce n’est
pas parce qu’un modèle réussit dans un pays qu’il
faut le répéter dans un autre.

Ceci étant dit, un cadre de coopération s’est installé
entre les États membres, la Commission et
les partenaires sociaux européens en vue de faire
converger les politiques nationales pour réaliser
certains objectifs communs.

Face au chômage des jeunes en Europe,
est-il si difficile de se mettre tous autour
d’une table pour construire un système
efficace ?


Même si, globalement, le taux de chômage des
jeunes est élevé en Europe, la situation de l’emploi
n’est pas la même d’un pays européen à l’autre.
Nous le savons tous, les réalités économiques et
sociales ne sont pas non plus les mêmes partout.
Les outils de lutte ne peuvent donc pas être les
mêmes. La “Garantie pour la jeunesse”, dont le
principe a été adopté en avril 2013, est une nouvelle
initiative visant à lutter contre le chômage
des jeunes en proposant à tous les jeunes de moins
de 25 ans, qu’ils soient inscrits au chômage ou
non, une offre de qualité, dans les quatre mois
suivant la fin de leur scolarité ou la perte de leur
emploi. Cette offre doit consister en un emploi,
un apprentissage, un stage ou une formation
continue, et être adaptée aux besoins et à la situation
de chacun. Même si l’“Alliance pour l’apprentissage”
soutient la mise en place de l’apprentissage,
l’introduire ou l’étendre est un processus de
longue durée. De plus, les jeunes au chômage ont
des profils très différents. L’apprentissage n’est pas
le remède à tous les maux.

L’Europe a mis en place une série d’instruments
communs pour l’éducation et la formation professionnelle
permettant d’améliorer la compréhension
des certifications et des compétences.
Ces instruments soutiennent la “Garantie pour
la jeunesse”, ainsi que l’initiative phare “Jeunesse
en mouvement” de la “Stratégie européenne pour
une croissance intelligente, durable et inclusive”,
appelée “Stratégie Europe 2020”. Ils améliorent la
transparence et renforcent la mobilité, y compris
la mobilité des apprenants entre les différents secteurs
des systèmes nationaux d’éducation et de formation.
On peut citer notamment “Europass” et
“Europass Mobilité”, qui permettent d’accompagner
les jeunes dans l’acquisition de compétences
nécessaires à leur insertion ou réinsertion professionnelle.
Avec “Europass”, on essaie d’aider les
personnes à décrire clairement leurs compétences
et certifications pour trouver un emploi ou une
formation. C’est aussi un outil qui permet aux employeurs
de comprendre les compétences et certifications
de la main-d’oeuvre. “Europass Mobilité”
facilite la mobilité professionnelle et l’apprentissage
des jeunes. Il permet de consigner les savoirs
et compétences acquis dans un autre pays européen,
lors d’un stage en entreprise, d’un trimestre
d’études dans le cadre d’un programme d’échanges
ou d’un stage volontaire dans une ONG.

Dans tous les cas, faciliter la mobilité internationale
constitue un outil efficace d’insertion professionnelle
des jeunes. C’est également ce que se propose
de mettre en oeuvre le nouveau programme européen,
“Erasmus +”.

Comment le Cedefop s’inscrit-il dans
la réflexion sur la validation et la
valorisation des acquis “non formels”
et “informels” ?


Le Cedefop a travaillé longtemps sur la validation
des acquis non formels et informels. Celle-ci
devrait constituer un élément essentiel des politiques
européennes d’éducation et de formation
tout au long de la vie. Ces apprentissages, qui
interviennent en dehors des institutions formelles
de l’éducation et de la formation, notamment
au travail, chez soi ou pendant les activités
de loisirs, sont pertinents. Il est important de
prendre en compte le fait qu’ils constituent un
atout complémentaire des acquis formels dans
la construction des compétences permettant à
une personne en réinsertion professionnelle de
retrouver un emploi. Mettre en place des outils
qui permettent de valider ces savoirs et de les
valoriser est une étape utile dans la lutte contre
le chômage. La Recommandation du Conseil du
20 décembre 2012 sur la validation de l’apprentissage
non formel et informel précise d’ailleurs
que toute personne au chômage ou risquant de
Une conférence du Cedefop
l’être peut demander dans les six mois un bilan de
ses aptitudes. Le Cedefop soutient l’idée que cette
validation devrait être utilisée dans le cadre de la
Garantie pour la jeunesse.

Mais comment aider les acteurs de la
formation à voir clair dans les politiques
de formation dans les autres pays de
l’Union ?


Les travaux du Cedefop contribuent à l’élaboration
des politiques de formation professionnelle en
Europe. Ils fournissent les données nécessaires qui
vont alimenter les priorités communes pour la formation
professionnelle relevant du cadre politique
de l’UE “Éducation et formation 2020” et de la
stratégie “Europe 2020”.

Le Cedefop soutient la mise en oeuvre, en Europe, du
cadre européen de certifications (CEC), le système
européen de crédits d’apprentissage pour l’enseignement
et la formation professionnels (ECVET), ainsi
que le cadre européen pour l’assurance de la qualité
dans l’enseignement et la formation professionnels.
Ces travaux sont conduits grâce à des analyses comparatives,
un suivi systématique de l’évolution au niveau
national et sectoriel et des conseils techniques.
À travers son expertise (recherche, prévision de
compétences, analyse des politiques, travail en réseau
avec “ReferNet” et “Skillsnet”…), le Cedefop
contribue à renforcer la coopération européenne
en matière de formation professionnelle. Par le
soutien qu’il apporte à l’Alliance pour l’apprentissage,
le réexamen des systèmes d’apprentissage qu’il
effectue en coopération avec les pays concernés,
par ses diverses publications ainsi que les visites
d’étude, conférences et séminaires qu’il organise,
le Cedefop aide les décideurs des institutions européennes,
les États membres, les partenaires sociaux
et les professionnels à voir clair dans les politiques
de formation des pays de l’Union.

Propos recueillis par Knock Billy

“Formel”, “non formel” et
“informel”…


L’“apprentissage formel” est celui qui est
dispensé dans un contexte organisé et structuré,
et débouche (généralement) sur la validation et
la certification. L’“apprentissage non formel”
n’est pas dispensé par un établissement
d’enseignement ou de formation, mais est
cependant structuré en termes d’objectifs,
de temps ou de ressources, et l’apprenant a
conscience d’améliorer ses compétences. Mais
ces acquis ne seront pas officiellement reconnus.
Quant à l’“apprentissage informel”, il n’est, lui,
ni organisé ni structuré, ni même intentionnel de
la part de l’apprenant : en France, on utiliserait
l’expression formation “sur le tas”…

Le Cedefop

Le Centre européen pour le développement de
la formation professionnelle (Cedefop), dont le
siège est à Thessalonique (Grèce), est une agence
financée par l’Union européenne qui a pour
mission d’“apporter son concours à la Commission
en vue de favoriser, au niveau communautaire, la
promotion et le développement de la formation
professionnelle et de la formation continue” [ 1 ]Règlement CEE n° 337/75 du 10 février 1975.
Le Cedefop anime notamment le réseau européen
ReferNet, système de collecte et de diffusion
d’informations sur la formation. Centre Inffo est
à la tête du consortium français ReferNet.

Notes   [ + ]

1. Règlement CEE n° 337/75 du 10 février 1975.

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