L’un progresse, l’autre diminue…

Par - Le 01 juin 2014.

“Il y a pu y avoir une concurrence entre les deux dispositifs,
mais je ne m’en plains pas, c’est bon pour les
jeunes. Ce qui m’importe, c’est qu’il y ait plus de formation
pour eux.” Interviewé sur RMC dans l’émission
de Jean-Jacques Bourdin, le président de la
République l’admet à demi-mot. Les emplois d’avenir
ont contribué à la baisse de l’apprentissage.
Pour la première fois, ce contrat d’alternance a affiché
des résultats à la baisse. 385 000
bénéficiaires à la fin d’année 2013
contre 414 000 en 2012 [ 1 ]Note de conjoncture de l’Insee publiée en avril 2014., soit
une baisse de 7 % sur le “stock”.
Et les chiffres du début de l’année
ne sont pas très réconfortants.
La publication mensuelle de la Dares [ 2 ]Direction de l’animation, de la recherche, des études et
des statistiques.
affiche un
taux de 19 % de contrats d’apprentissage en moins
en janvier par rapport au même mois de l’année précédente.
Dans le même temps, les emplois d’avenir ont
explosé. L’objectif des 100 000 contrats fixé en
2013 par le gouvernement aurait même été atteint,
comme s’en est félicité François Hollande au mois
de mars devant des jeunes bénéficiaires conviés à
l’Élysée. Optimisme affiché, pourtant les chiffres de
la Dares relativisent ce constat : 75 000 entrées ont
été recensées l’année précédente.

Continuer les efforts

Il n’en demeure pas moins que les emplois aidés
pour les jeunes ont connu une forte accélération.
Et pas question pour le gouvernement de relâcher
ses efforts. À ce titre, François Rebsamen souhaite
continuer leur déploiement. “Les emplois d’avenir
sont un réel succès. La cible est de 40 000, hors
renouvellement pour le premier semestre.” Dans un
discours prononcé devant des acteurs territoriaux
de l’État, le 28 avril dernier, le ministre du Travail
évoquait les difficultés que rencontre l’alternance.
Maintenir le cap malgré les mauvais résultats et faire
preuve de lucidité dans le constat. “Je souhaite que
vous vous appuyiez sur cette gouvernance État-Région partenaires
sociaux pour […] relancer l’alternance.
Ce sera une de nos priorités des
prochaines semaines, pour réussir la
rentrée de l’apprentissage.”

Des emplois… sans avenir ?

Le candidat Hollande avait promis de faire
de l’emploi des jeunes un de ses chevaux
de bataille. Les emplois d’avenir avaient été
mis en place pour remplir cet objectif. Créés
par la loi du 26 octobre 2012, ils s’adressent
aux jeunes âgés de 16 à 25 ans peu ou pas qualifiés,
à qui l’on propose une solution d’emploi et
une ouverture à une qualification.

Du côté de l’opposition, ce dispositif ne fait pas
l’unanimité. Gérard Cherpion, député UMP (rapporteur
de la loi alternance du 28 juillet 2011), voit
en lui un “écran de fumée” installé pour masquer le
problème du chômage des jeunes, mais qui ne s’inscrit
pas dans une dynamique durable d’insertion dans
le milieu professionnel. “Les emplois d’avenir n’offrent
pas d’avenir ! C’est une solution purement mécanique
pour faire baisser le chômage des jeunes. Le gouvernement
est obsédé par l’inversion de la courbe du chômage,
c’est le seul objectif en matière d’emploi des jeunes. Cela
conduit à mener une politique totalement artificielle.”
Une position également défendue par Bertrand
Martinot, ancien délégué général à l’emploi et à
la formation professionnelle et auteur d’une note
pour l’Institut Montaigne sur l’apprentissage[ 3 ] Une nouvelle ambition pour l’apprentissage : 10 propositions
concrètes, janvier 2014.
.
“On peut claquer des doigts et créer 100 000 emplois
d’avenir. C’est plus compliqué pour 100 000 apprentis.
Pourtant, la façon la plus intelligente d’insérer les
jeunes, c’est par l’apprentissage. Les emplois d’avenir
n’ont aucune efficacité sur le long terme.”

Pas les mêmes secteurs

Pourtant, peut-on réellement parler de concurrence
pour des dispositifs foncièrement si différents ? “Les
emplois d’avenir ne concernent pas les mêmes secteurs
que l’apprentissage. Dans ce contexte, je ne suis pas sûr
qu’il soit pertinent de parler d’influence de l’un sur
l’autre”, décrypte Michel Abhervé, économiste spécialisé
dans les questions sociales.

La majorité des contrats conclus dans le cadre des
emplois d’avenir le sont avec des collectivités territoriales
et des associations à but non lucratif. Le
secteur non marchand est donc prédominant en
la matière. L’année dernière, 59 000 jeunes en ont
bénéficié à ce titre, contre 12 000 dans le secteur
marchand.

À l’inverse, l’apprentissage n’a pas la cote dans le
public. Le secteur comptabilise seulement 2,5 %
des contrats de ce type. Un récent rapport de la
DGAFP [ 4 ]Les freins non financiers au développement de l’apprentissage,
12 mars 2014.
pointait ces mauvais résultats et avançait
quelques pistes pour doper l’apprentissage dans
la fonction publique. Le succès n’est pas au rendez-
vous, malgré les volontés politiques affichées.
“Nicolas Sarkozy nous avait dit que l’État devait
montrer l’exemple, se souvient Michel Abhervé.
Pourtant, nous voyons bien que les chiffres de l’apprentissage
public ne cessent de baisser.” L’ancien président
s’était engagé dans sa campagne à développer
ce contrat au niveau de l’État. “J’obligerai les administrations
à accueillir des apprentis ! J’en ai assez d’un
État qui dit aux autres ce qu’ils doivent faire et qui
ne s’applique jamais à lui-même les règles !” François
Hollande a préféré miser sur les emplois d’avenir,
bien mieux adaptés à l’employeur public, observe
l’économiste.

La complémentarité des dispositifs

Dans le secteur marchand, si les emplois d’avenir
restent à la marge, ils présentent certains intérêts
dans des situations spécifiques. Ce qui leur confère,
selon Michel Abhervé, une certaine complémentarité
avec les contrats d’apprentissage. “Certaines
entreprises peuvent se tourner vers le contrat aidé car
il présente plus de souplesse. Je pense particulièrement
aux nouveaux métiers qui se créent à la marge des
branches. C’est pour cette raison qu’il est développé,
pour le secteur marchand, dans les métiers d’avenir.”
La préparation d’un diplôme, avec l’apprentissage,
contribuerait à la rigidité du dispositif. Les employeurs
ayant besoin de plus de souplesse peuvent
se tourner vers un contrat permettant davantage de
“sur-mesure”.

Mobilisation des Missions locales

Le sur-mesure, ce sont les Missions locales qui le
construisent. Mobilisés par l’état, des moyens humains
ont été mis à disposition pour atteindre les
objectifs du gouvernement. “Il y a eu des pressions de
la part des préfectures pour que nous fassions du chiffre.
Elles suivaient de très près nos résultats en région. Au
début de l’année, cela n’allait pas assez vite. La presse
a beaucoup commenté l’incapacité du gouvernement à
faire suivre d’effets les annonces faites en la matière.
Nous avons donc dû mettre les bouchées doubles”, commente
Philippe Jourdan, directeur de la Mission
locale du bassin d’emploi de Rennes.

Et en Bretagne comme dans la majorité des territoires,
les efforts ont payé. Plus de 2 500 contrats
ont été signés sur l’année 2013. “Nous avons été l’une
des régions les plus actives de France. Le préfet a largement
contribué à cette réussite, car c’est lui qui a rendu
éligibles de nombreuses branches du secteur marchand
à ces emplois.”

Comme au niveau national, l’apprentissage n’a pas
été épargné dans la région bretonne. “Nous sommes
intervenus de manière forte sur les emplois d’avenir.
Cela n’est évidemment pas sans conséquence sur
la baisse de l’apprentissage. Moins de moyens ont été
déployés pour l’alternance. Mais il faut préciser qu’il
y avait également moins d’offres. C’est à mon sens le
premier facteur qui explique la baisse.”

Assèchement du vivier des apprentis ?

Philippe Jourdan l’admet : “Oui, quelques jeunes
ayant le profil pour l’apprentissage ont été orientés vers
un emploi d’avenir. Mais comme je l’ai déjà dit, c’est
essentiellement dû à une question d’offre.” Beaucoup
de jeunes se retrouvent aujourd’hui éligibles aux
deux dispositifs. Les Missions locales ont pu contribuer,
par pression du chiffre, à privilégier l’un face
à l’autre.

En outre, le public destinataire peut, dans une vision
plus “court-termiste”, choisir de privilégier un
emploi d’avenir pour s’assurer une meilleure rémunération.
“Un jeune va toucher un Smic en emploi
d’avenir, alors que la rémunération en apprentissage
est moins conséquente, notamment car l’apprenti passe
la moitié du temps à l’école. Cela peut contribuer à
faire pencher la balance du côté des contrats aidés !”,
commente Gérard Cherpion.

Pour autant, à y regarder de plus près, les profils
ne sont pas les mêmes. Si les emplois d’avenir sont
réservés à une population très peu ou pas qualifiée,
l’apprentissage fait son nid chez les jeunes plus
diplômés. “On observe une tendance de fond dans
l’apprentissage : plus on avance et plus on voit des apprentis
préparant un diplôme élevé. À l’inverse, 80 %
des jeunes en emploi d’avenir n’ont pas le bac, et ils
demeurent très nombreux à ne pas avoir de diplôme
du tout.”

Quel bénéfice pour les entreprises ?

Une entreprise a-t-elle plutôt intérêt à embaucher un
alternant ou un jeune en emploi d’avenir ? Si l’on se
penche de plus près sur les aides accordées dans le
cadre du deuxième dispositif, on réalise assez vite que
ce dernier n’a pas été mis en place pour se développer
dans le privé. En effet, l’aide à l’insertion professionnelle
varie de 75 % du taux horaire brut dans le public
à 35 % pour le secteur marchand. Cet avantage
conféré aux entreprises est sensiblement comparable
à celui prévu dans le cadre de l’alternance. “Pour un
jeune de plus de 21 ans, le modèle économique n’est pas
très différent. En revanche, les plus jeunes coûtent moins
cher à l’entreprise s’ils ont le statut d’apprenti”, explique
Michel Abhervé. Les employeurs peuvent avoir tendance
à préférer l’apprentissage pour un jeune de
moins de 18 ans, sachant qu’ils devront le rémunérer
360 euros par mois la première année.

L’autre coup porté à l’apprentissage

Si l’apprentissage a certainement pâti de l’émergence
et du large déploiement des emplois d’avenir au
niveau national, la baisse des contrats pourrait bien
résulter de plusieurs autres facteurs.
Jean-Michel Pottier, président de la commission formation
de la CGPME, s’inquiète des conséquences
des coups portés depuis l’année dernière à ce dispositif
d’alternance : “On a certainement asséché le vivier
de recrutement de l’apprentissage en voulant tenir les
objectifs fixés d’emplois d’avenir. Mais ce n’est pas la
seule explication de la baisse. L’annonce de la suppression
de la prime à l’apprentissage [ 5 ]Annonce du gouvernement le 17 juillet 2013 à l’issue du Comité
interministériel de modernisation de l’action publique (Cimap).
pour les entreprises
de plus de 10 salariés l’été dernier a
eu l’effet d’une arme de destruction
massive. D’un point de vue idéologique,
c’est incompréhensible. On
renforce la responsabilité des entreprises
en matière de formation tout
en réduisant les aides, ce qui revient
à ne plus reconnaître leur caractère
formateur.”

Un mauvais timing pour une
annonce qui aurait effectivement
contribué, selon Michel Abhervé,
à la baisse des entrées en apprentissage
à la rentrée 2013. “Cela a
eu un effet très négatif au niveau
psychologique. Cette mesure était
trop abrupte. On aurait pu lui
préférer l’annonce de la suppression
de l’exonération de charges pour les
apprentis. Qui n’aurait pas eu le
même effet dissuasif.”

Notes   [ + ]

1. Note de conjoncture de l’Insee publiée en avril 2014.
2. Direction de l’animation, de la recherche, des études et
des statistiques.
3. Une nouvelle ambition pour l’apprentissage : 10 propositions
concrètes, janvier 2014.
4. Les freins non financiers au développement de l’apprentissage,
12 mars 2014.
5. Annonce du gouvernement le 17 juillet 2013 à l’issue du Comité
interministériel de modernisation de l’action publique (Cimap).

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