Agnès Checcaglini, chargée d’étude au Céreq (Centre d’études et de recherche sur les qualifications), co-autrice de l’étude sur la formation des ouvriers.
L'accès à la formation des ouvriers : le poids déterminant des politiques d'entreprise
L'accès des ouvriers à la formation continue reste fortement tributaire des caractéristiques et du degré de structuration de leur entreprise employeuse. Une analyse issue de l'Enquête Formation Employeur, publiée par le Céreq dans son Bulletin de recherches emploi formation (Bref), met en lumière et explique les fortes disparités.
Par François Boltz - Le 10 juin 2026.
Toutes les catégories socioprofessionnelles ne bénéficient pas d'un égal accès à la formation continue. Les ouvriers y accèdent historiquement moins que les cadres ou les techniciens, pénalisés par une moindre qualification, des contrats plus précaires ou le temps partiel. En 2020, le taux d'accès aux cours et stages s'élevait à 36 % pour les ouvriers du secteur privé, contre 49 % pour les techniciens et 54 % pour les cadres. Cette position s'est toutefois légèrement modifiée par rapport à 2005, où ils affichaient la plus faible probabilité d'accès, une place occupée en 2020 par les employés, avec un taux de 31 %. Le maintien des formations ouvrières en 2020 s'explique en partie par les dispositifs publics d'incitation mis en place durant la crise sanitaire.
La taille de l'entreprise joue, le secteur aussi
Derrière la moyenne globale de 36 % se cachent d'importantes inégalités liées à la taille des structures. Un ouvrier travaillant dans une entreprise de plus de 1 000 salariés a 5,3 fois plus de chances de se former que s'il est employé dans une structure de moins de 10 salariés. Le taux d'accès s'effondre à 10,8 % dans ces très petites entreprises, alors qu'il culmine à 57,8 % dans les plus grandes, marquant l'écart le plus prononcé de toutes les catégories professionnelles.
Le secteur d'activité joue également un rôle moteur dans le développement des compétences ouvrières. L'industrie ainsi que les transports et l'entreposage s'avèrent les plus favorables, affichant des taux d'accès de 46 % et 45 %. Ces secteurs concentrent une part majeure du monde ouvrier et se caractérisent par le poids de grandes entreprises. À l'inverse, l'agriculture et la construction n'intègrent respectivement que 3 % et 12 % de leurs ouvriers dans des entités de plus de 250 salariés. L'effort de formation s'avère aussi corrélé à l'effort d'innovation et de recherche et développement : la part des entreprises innovantes atteint 59 % dans l'industrie, contre seulement 32 % dans la construction.
Cinq profils d'entreprises
Les chercheuses – ce Bref est signé d'Agnès Checcaglini (économiste statisticienne) et Pauline Seiller (sociologue) – ont isolé cinq profils d'entreprises de plus de 10 salariés. La moitié des ouvriers se trouvent concentrés dans des structures dites “peu formatrices pour tous" ou “peu formatrices sélectives". Dans ces deux configurations, les politiques de formation s'avèrent peu formalisées et peu structurées, ce qui nuit à l'ensemble du personnel ou pénalise spécifiquement les ouvriers au profit des cadres.
À l'opposé, les profils qualifiés d'entreprises “formatrices d'ouvriers", “égalitaires à faible part ouvrière" et “grandes structurées" déploient des politiques hautement organisées. Elles s'appuient sur un responsable dédié, un recensement systématique des besoins, un plan de gestion des compétences et des échanges réguliers avec les Opco, souvent soutenus par une implication syndicale marquée. Dans les structures formatrices d'ouvriers et les grandes entreprises structurées, les taux d'accès des ouvriers dépassent même ceux des cadres, la quasi-totalité de l'effectif ouvrier étant formée...
Formations en situation de travail
La nature des compétences visées répond à des impératifs précis. Les formations déployées accompagnent l'évolution de l'outil de production, la maîtrise de nouvelles techniques, de machines ou l'informatisation. Ces actions sont directement adossées à la production et s'inscrivent dans la stratégie économique de l'entreprise, qui mesure ensuite les gains de productivité, la réduction des délais ou la baisse des pertes de matière.
Par ailleurs, le poids de la réglementation s'avère prépondérant. Les formations obligatoires liées à l'hygiène, à la sécurité ou à la prise de poste représentent entre 38 % et 40 % des heures de formation dans les entreprises à forte présence ouvrière, contre 24 % pour la moyenne globale. Enfin, l'acquisition informelle de compétences se traduit par le recours aux formations en situation de travail, aux rotations sur poste ou aux cercles d'apprentissage, des pratiques courantes dans les organisations les plus structurées qui favorisent la transmission par le travail.


