« Banaliser le recours à la formation sans le rendre banal » (Carine Seiler)

 Que reste-t-il des principes des lois de 1971 ? Quelles ruptures après la réforme de 2018 ? Quelles perspectives se dégagent de ces 50 ans d’évolutions du dispositif de la formation professionnelle ? Plusieurs personnalités et experts du secteur de la formation professionnelle apportent leur éclairage sur ces questions. Décryptage avec Carine Seiler, haut-commissaire aux compétences.  

Par - Le 29 avril 2021.

Le Quotidien de la formation – Que doit-on à la loi Delors ?

Carine Seiler – En 1971, Jacques Delors en résumait ainsi les ambitions : permettre à chaque homme et à chaque femme de faire face aux changements, plus ou moins prévisibles qui se produisent dans la vie professionnelle, de maîtriser sa vie en élevant son niveau culturel, de contribuer à la lutte contre l’inégalité des chances, de faire évoluer le rapport enseigné-enseignant. Ces ambitions restent très actuelles, fortement liées à notre pacte social : assurer à la fois sécurisation des parcours et compétitivité des entreprises.

QDF – Comment jugez-vous la situation actuelle et quelle est la place du plan d’investissement dans les compétences ?

 C. S. – Le rythme des transformations des besoins de compétences et des métiers s’est accéléré. Se former tout au long de la vie n’est pas un luxe, c’est une nécessité. L’enjeu de qualification demeure, parce qu’il protège mieux du chômage et fournit aux entreprises une main-d’œuvre qualifiée. Mais s’y ajoute un nouvel enjeu : une adaptation plus rapide, via des séquences de formation plus fréquentes, voire continues.

Le plan d’investissement dans les compétences voulu par le président de la République vise à améliorer l’accès à la formation des personnes en recherche d’emploi et à corriger les inégalités de destin, mais également à répondre aux besoins de compétences des entreprises dans une économie en pleine transformation. Pour la première fois, un plan d’investissement pluriannuel complète une réforme. C’est inédit.

Le plan d’investissement s’appuie sur une contractualisation exigeante avec les Régions, dans le cadre des pactes régionaux. Il permet, à travers un investissement additionnel, d’imaginer et de tester de nouvelles façons de commander de la formation, d’élargir et prioriser la gamme des formations, de soutenir des actions innovantes. Il accompagne un vaste mouvement de transformation de la pédagogie grâce au plan de digitalisation de la formation déployé dès 2021. A sa troisième année de mise en œuvre, le plan d’investissement dans les compétences permet d’amplifier l’effort de formation vers les personnes éloignées de l’emploi, d’apporter des réponses nouvelles aux besoins de compétences des entreprises et impulse un plan de transformation de la formation : il se situe ainsi dans la lignée des ambitions de la loi de 1971.

QDF – Quels sont les défis à relever désormais ?

C. S. – D’abord, concilier le temps long — l’apprentissage d’un premier comme d’un nouveau métier, les transitions professionnelles, les impératifs d’anticipation face aux rotations de la main-d’œuvre –, et mieux réagir dans les temps courts –, les crises, les accidents conjoncturels, les besoins imprévus. Le plan d’investissement dans les compétences et le nouveau dispositif d’accompagnement des transitions professionnelles (TransCo) prennent en compte ces deux impératifs, à côté du CPF de transition et de Pro-A. C’est bien de ces deux logiques complémentaires dont notre système de formation a besoin : l’anticipation stratégique pour prendre en compte les transformations liées aux grandes transitions (climatique, énergétique, numérique) et des outils de réponses plus réactifs, individuels ou collectifs.

Second défi, banaliser le recours à la formation mais sans le rendre banal car la formation n’est pas un acte de consommation. Pour faire de la formation un réflexe, il est d’abord essentiel de reconnaître mieux et plus systématiquement les acquis. Demain, il ne devrait plus y avoir de parcours de formation sans qu’en amont on ait identifié les acquis à capitaliser. Cela suppose de rendre visibles les compétences — qu’elles soient professionnelles, transversales, sociales … — dans un système de reconnaissance collectif et social : l’inspiration donnée par les « open badges » est une piste.

Parallèlement, il faut améliorer la lisibilité des certifications, qui sont les repères des employeurs sur le marché de l’emploi. L’inflation constante du nombre de certifications brouille ces repères, pour ceux qui doivent y accéder comme pour les entreprises qui cherchent à les recruter.

Pour accompagner ce mouvement, à l’ère d’internet, un effort considérable reste à conduire pour rendre lisible l’offre de formation. Il est essentiel que celle-ci puisse demain être hébergée – et qualifiée – sur un site unique de référence, accessible par les professionnels et le grand public. La capacité pour nos concitoyens à se projeter, et donc à faire de la formation un réflexe, est à ce prix. La formation seule ne peut garantir l’emploi, mais c’est un levier essentiel du développement humain et économique de notre pays.


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