L’économiste Bruno Coquet.

La formation et l'apprentissage à la recherche d'un nouveau cap

Après l'euphorie de la croissance post-réforme de 2018, les organismes de formation affrontent un brutal retour à la réalité. Le secteur réclame désormais une stratégie publique plus lisible et durable en matière de compétences et d'emploi.

Par - Le 08 juin 2026.

24,1 milliards d'euros : c'est le coût de l'apprentissage pour les finances publiques en 2024, selon l'économiste Bruno Coquet. Malgré les économies réalisées au fil des lois de finances successives, la dépense demeure élevée. Elle devrait toutefois être ramenée à 20,5 milliards d'euros en 2026. En cause : des effectifs d'apprentis toujours massifs, même si leur nombre recule légèrement, avec 847 000 nouveaux contrats signés en 2025, contre 891 000 en 2024.

Pour autant, “le rabot doit désormais être remisé, car il a commencé à faire des dégâts", alerte Bruno Coquet. Les premiers touchés sont les CFA/OFA, dont le modèle économique “entre dans une zone de grande fragilité", selon le président de la Fnadir, Jean-Philippe Audrain. Une enquête flash menée en avril 2026 auprès de 217 CFA adhérents illustre cette dégradation : 41 % des répondants déclarent un déficit en 2025, et 56 % anticipent des pertes en 2026. Près d'un centre sur cinq a déjà engagé, ou envisage à court terme, des réductions d'effectifs, pouvant aller jusqu'à des plans sociaux. Pour la Fnadir, cette situation fait peser un risque d'affaiblissement progressif de l'offre de formation, avec des conséquences directes pour les jeunes, les entreprises et les territoires.

Pour un financement pérenne

Comme l'ensemble des acteurs du secteur, Bruno Coquet plaide pour un financement pérenne de l'apprentissage. “La taxe d'apprentissage ne couvre que la moitié des coûts pédagogiques", rappelle-t-il, soulignant ainsi la forte dépendance du système aux arbitrages budgétaires. L'économiste estime également que certains leviers d'efficacité restent à explorer, notamment concernant le ciblage et le montant des primes à l'embauche. Il appelle à des aides “plus simples, dans l'esprit de la loi de 2018", et davantage adaptées au profil des apprentis.

Face à l'essor de l'apprentissage, la Fnadir continue de défendre une ouverture large du dispositif, “notamment dans l'enseignement supérieur, qui répond à une forte demande des jeunes", tout en appelant à une régulation fondée sur la qualité. “Plutôt que de restreindre administrativement l'accès à l'apprentissage selon des logiques de publics, de niveaux ou de secteurs, il est essentiel de sécuriser le financement des CFA qui mettent réellement en œuvre une pédagogie de l'apprentissage, et de pénaliser ceux qui ne remplissent pas leurs missions", affirme Jean-Philippe Audrain.

Cibler et prioriser

De son côté, David Cluzeau, président de l'Udes, défend l'apprentissage comme “une voie de formation et d'insertion", tout en plaidant pour un ciblage plus précis des financements publics. Pour l'organisation, la priorité doit aller aux premiers niveaux de qualification, aux métiers d'utilité sociale, aux secteurs en tension, aux formations nécessitant de lourds investissements et aux territoires où l'offre demeure fragile.

Les difficultés financières des organismes de formation ne s'expliquent toutefois pas uniquement par les réductions budgétaires affectant l'apprentissage et par le ralentissement économique. Le CPF, qui avait fortement soutenu l'expansion du marché à partir de 2019, grâce à sa monétisation en euros et à son accès direct via l'application Mon Compte Formation, a lui aussi connu plusieurs ajustements : déréférencements de certains organismes, contrôles renforcés, obligation de certification Qualiopi ou encore réduction de certaines dépenses éligibles.

Des choix politiques à faire

L'accumulation de ces mesures a plongé le secteur dans une période de grande incertitude, sans qu'un cap clair ait réellement été fixé par le gouvernement ces dernières années. “Notre pays doit faire des choix politiques, économiques et éducatifs à la hauteur", insiste le président des Acteurs de la compétence, Yves Hinnekint. Selon lui, si la France continue à “décrocher en matière de compétences et de talents", elle s'expose à “un déclassement massif". Il met également en garde : “Ce n'est pas en cassant l'appareil de formation et d'accompagnement que nous répondrons aux défis auxquels le pays est confronté."

Enfin, la lutte contre la fraude engagée par l'exécutif apparaît, pour plusieurs acteurs du secteur, comme une réponse trop largement symbolique au regard des difficultés structurelles rencontrées par les organismes de formation. “La sécurisation du marché ne doit pas être confondue avec une suspicion généralisée", souligne David Cluzeau. S'il reconnaît la nécessité de lutter contre les fraudes qui détournent des fonds destinés aux parcours de formation et nuisent à l'image du secteur, il rappelle qu'elles “restent le fait d'une minorité". Selon lui, les contrôles doivent être mieux ciblés et les sanctions renforcées contre les acteurs frauduleux, sans multiplier pour autant “les obligations administratives qui pèsent indistinctement sur tous les organismes, y compris les plus vertueux".