Fabienne Maillard, professeure en sciences de l’éducation à Paris 8 Saint-Denis, membre de l’équipe Escol du laboratoire Circeft (centre interdisciplinaire de recherche culture, éducation, formation, travail).

Fabienne Maillard, professeure en sciences de l’éducation à Paris 8 Saint-Denis, membre de l’équipe Escol du laboratoire Circeft (centre interdisciplinaire de recherche culture, éducation, formation, travail).

Fabienne Maillard : « Les injonctions à la reconversion professionnelles sont fortes, mais les moyens pour y parvenir sont insuffisants »

Interview de Fabienne Maillard, professeure des universités en sciences de l'éducation à Paris 8 Saint-Denis, membre de l'équipe Escol du laboratoire Circeft (Centre interdisciplinaire de recherche Culture, Éducation, Formation, Travail). 

Par - Le 13 juillet 2026.

Le Quotidien de la formation - Vous avez publier un ouvrage collectif  consacré aux liens entre la formation professionnelle et la reconversion. Pourquoi ce sujet vous paraît-il crucial aujourd'hui ?

Fabienne Maillard - Parce que nous vivons dans un monde du travail marqué par l'incertitude, les politiques publiques et les communications gouvernementales insistent sur l'idée que des secteurs vont disparaître et que d'autres vont émerger. Cela est exact, mais cette approche crée une injonction permanente à se former et à se reconvertir. La loi du 5 septmebre 2018, la création du compte personnel de formation (CPF) et le slogan de la "liberté de choisir son avenir professionnel" [ 1 ]C'est le titre de la loi du 5 septembre 2018., illustre parfaitement cette tendance. Mais derrière cette promesse d'autonomie, la réalité s'avère beaucoup plus complexe et inégalitaire.

QdF - Justement, quels sont les principaux obstacles que vous avez identifiés dans vos recherches ?

F.M. - Le premier obstacle, c'est le raccourcissement des formations. Les dispositifs actuels privilégient des formats courts et certifiants, souvent de quelques dizaines d'heures. Or, une véritable reconversion requiert du temps long : apprendre un nouveau métier ne s'effectue pas en quelques semaines. Cette illusion de rapidité est une duperie. Le deuxième obstacle ? Le marché de la formation lui-même. Ce dernier est devenu particulièrement florissant, notamment autour des certifications, mais il reste insuffisamment régulé. On y trouve des offres de qualité très variable, parfois trompeuses, malgré des dispositifs comme Qualiopi. Cette situation génère des effets d'aubaine et des promesses qui ne se concrétisent pas. Enfin, on doit déplorer un déficit d'accès et d'accompagnement. Les droits à la reconversion existent bel et bien, les informations sont disponibles en ligne, mais le système est illisible, kafkaïen. Les individus, surtout les moins qualifiés, peinent à mobiliser leurs droits de manière efficace.

QdF - Vous soulignez qu'en la matière, les inégalités sociales se renforcent. Pouvez-vous préciser ?

F.M. - Les statistiques du Céreq (Centre d'études et de recherches sur les qualifications) montrent que les personnes les moins diplômées restent celles qui accèdent le moins à la formation. Lorsqu'elles y accèdent, les résultats sont souvent décevants. La logique individualiste du CPF creuse les inégalités au lieu de les réduire. Même la population des cadres, pourtant mieux dotée en capital culturel, peut se faire piéger par des organismes peu scrupuleux. Mais pour les ouvriers ou les employés, la difficulté est bien plus importante. Ces derniers, sans verser dans la caricature, ignorent souvent leurs droits ou ne disposent pas des ressources pour les activer. Sans accompagnement, la promesse d'égalité d'accès est un mirage.

QdF - Quelles sont les conséquences sociales et psychologiques de ce décalage entre injonction et réalité ?

F.M. - Elles sont lourdes. D'abord, on assiste à un processus de fabrique des inégalités. En faisant de chacun l'entrepreneur de sa carrière, on nie les contraintes sociales et culturelles. On agit comme si tout le monde partait du même point, ce qui est faux. La conséquence ? De nombreux travailleurs se sentent lésés. Après un licenciement ou un plan de sauvegarde de l'emploi (PSE), on leur promet des reconversions relativement faciles à mettre en place. Dans les faits, les plus fragiles sont exclus ou échouent à mobiliser les dispositifs. Cela génère frustration et amertume. Enfin, effet pervers, l'appel systématique à la reconversion peut servir à légitimer des pratiques d'entreprise peu vertueuses, comme des licenciements rapides, en renvoyant la responsabilité sur l'individu.

QdF - Vous évoquez une « nostalgie » du congé individuel de formation, disparu en 2019. Pourquoi ?

F.M. - Le Cif permettait aux salariés désireux de suivre des formations longues, parfois sur plusieurs mois, adaptées à une véritable reconversion. Le CPF, en comparaison, fragmente et raccourcit les parcours. Le temps long est essentiel pour parvenir à un apprentissage réel. Dans le cas contraire, on ne fait que bricoler des ajustements superficiels.

QdF - Quelles pistes proposez-vous pour améliorer le système actuel ?

F.M. - Je me répète, une reconversion sérieuse exige des formations étendues sur une longue durée et non des modules éclairs. Il faut renforcer l'accompagnement, avec davantage de conseillers et de médiateurs capables de guider les individus au sein d'un système particulièrement complexe. Ensuite, il faut mieux réguler le marché de la formation : contrôler la qualité des offres, éviter les dérives commerciales, garantir la pertinence des certifications. Enfin, il faut prendre en compte les inégalités sociales et concevoir des politiques qui tiennent compte des différences de capital culturel et économique, au lieu de les ignorer.

 

« La formation continue au service des reconversions ? Les liens fragiles entre aspirations et mobilités dans le monde du travail ».

Notes   [ + ]

1. C'est le titre de la loi du 5 septembre 2018.