L’organisation apprenante remet en cause les hiérarchies

Entretien avec Fabienne Speck, directrice Learning & Development du cabinet Fabernovel. Dans l’entreprise apprenante, développer les compétences n’est plus (ou plus seulement) envoyer les salariés en stage. Mais activer une prise de conscience à tous les niveaux de l’entreprise.

Par - Le 23 septembre 2019.

Comment définiriez-vous une organisation apprenante ?

Fabienne Speck – Il s’agit d’une organisation possédant une conscience aiguë de son écosystème et qui s’en nourrit, autant qu’elle y contribue. Son objectif est de favoriser le développement de pratiques et de réflexes permettant à chacun d’alterner une position d’apprenant, de concepteur et de facilitateur du partage du savoir et des bonnes pratiques.
Une organisation apprenante fait en sorte que chacune de ses parties prenantes, collaborateurs, clients, fournisseurs ou investisseurs, apprend des autres et co-construit des solutions. C’est de ces principes que l’organisation apprenante tire sa capacité à s’adapter. Elle répond à ces alertes en privilégiant l’expérience, la cross fertilisation[ 1 ]Fertilisation croisée. et le test and learn[ 2 ]Dit aussi, de façon moins positive, “essais-erreurs”. Pratiquer pour s’améliorer.. Elle incite à penser positivement les changements externes et à les traduire en stratégies d’adaptation interne, jusqu’à pouvoir elle-même influencer son environnement par sa capacité à stimuler l’intelligence collective, l’amélioration continue et l’innovation.

Pourquoi est-il nécessaire que les entreprises ou les administrations se transforment en organisations apprenantes ?

Fabienne Speck – Parce que “il n’y a de permanent que le changement”, comme le disait déjà Héraclite d’Éphèse[ 3 ]Philosophe grec de la fin du VIe siècle av. J-C.. Notre environnement politique, économique, social, technologique, écologique ou légal change de plus en plus rapidement. Si une entreprise ne court pas assez vite, elle prend le risque de sortir du décor. Nombre d’entreprises que nous pensions immortelles ont dû déposer les armes faute d’avoir su s’adapter. Et une administration qui reste bureaucratique ou qui devient lente et lourde va obérer la capacité d’un pays à se transformer dans un cadre géopolitique de plus en plus complexe et mouvant.

Comment faut-il s’y prendre pour se transformer en organisation apprenante ?

Fabienne Speck – Il est impérieux que les dirigeants adoptent une démarche volontariste dans la valorisation du temps passé à apprendre ou à développer et à partager les compétences. Ce temps doit être quasiment autant mis en avant que le temps dit “opérationnel”. Les managers et les collaborateurs doivent eux aussi faire preuve de dynamisme et d’élan pour se lancer dans l’aventure.
Il est impératif de briser la boucle des “croyances limitantes” qui empêchent les organisations d’évoluer en portant dans la mémoire collective, et de façon souvent inconsciente, un certain nombre de freins au développement liés à de vieux schémas culturels : “Chez nous ça ne se fait pas”, “On ne doit pas…”, “Ça ne peut pas marcher”, “C’est risqué pour ta carrière”, “On a jamais testé, il ne vaut mieux pas”, etc.
Un autre frein potentiel est le manque d’exemplarité des dirigeants qui contribue à enrayer les bonnes volontés des différents acteurs chacun à leur niveau. Les changements de posture induits par une organisation apprenante remettent en cause le fonctionnement purement hiérarchique. Les managers, y compris intermédiaires, peuvent y déceler une remise en cause de ce sur quoi ils fondaient jusqu’alors leur crédibilité et leur légitimité. Aujourd’hui ce n’est plus tant l’expertise ou le statut qui compte, mais bien la capacité à partager, déléguer, tirer des leçons de l’expérience pour soi et avec les autres. Cela suppose une véritable conversion à des modes de fonctionnement plus ouverts privilégiant des micro changements permanents, tout en possédant une vision “macro” de son environnement.
Le manager doit devenir un facilitateur, un catalyseur et un soutien. Logiquement, au sein de ce dispositif apprenant, le développement des compétences inter-relationnelles et des soft skills[ 4 ]Compétences comportementales. doit être hautement valorisé.

Quelle entreprise récente illustre, selon vous, ce primat accordé à l’apprentissage dans son fonctionnement ?

Fabienne Speck – Prenons l’exemple de la plateforme collaborative Slack, récemment introduite à la Bourse de New York. Dès ses premières années, la direction Learning de l’entreprise a été partie prenante de sa stratégie. L’apprentissage est intrinsèquement lié à la vision produit de l’entreprise, ce qui représente une raison supplémentaire de le placer au cœur de l’organisation. Cette direction a eu la liberté de mettre en place des initiatives qui sont venues tisser des liens entre la formation et d’autres axes majeurs de l’entreprise : apprentissage et collaboration, apprentissage et amélioration continue, apprentissage et R&D[ 5 ]Recherche et développement., apprentissage et connaissance des consommateurs, etc.

Notes   [ + ]

1. Fertilisation croisée.
2. Dit aussi, de façon moins positive, “essais-erreurs”. Pratiquer pour s’améliorer.
3. Philosophe grec de la fin du VIe siècle av. J-C.
4. Compétences comportementales.
5. Recherche et développement.

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