Dans les coulisses de l’école 42, deux sociologues ont enquêté

Les sociologues François Sarfati et Camille Dupuy ont mené une enquête sur l’école de développement informatique 42, un modèle qui interroge : doit-on former uniquement pour les besoins du marché de l’emploi ? Entretien.

Par - Le 20 septembre 2022.

Le Quotidien de la formation. Pourquoi vous êtes-vous intéressés à l’Ecole 42 ?

Camille Dupuy et François Sarfati.  Nous souhaitions comprendre la motivation de créer une école privée, gratuite, qui accueille des centaines d’étudiants sans exiger le moindre diplôme à l’entrée, et voir ce qui se cachait derrière le discours séduisant de Xavier Niel. Nous avons réalisé des observations sur place et une trentaine d’entretiens avec des étudiants, d’anciens étudiants et des cadres pédagogiques.

QDF. Ses créateurs sont très critiques vis-à-vis du modèle d’enseignement traditionnel ?

CD et FS. Surtout vis-à-vis de l’école publique, jugée incapable de former des jeunes. Ils reprochent à la pédagogie traditionnelle d’être trop homogénéisante, de proposer le même programme à tous au même moment. Le modèle 42 remet en cause l’idée d’un socle commun de formation et propose à l’inverse une très forte individualisation des parcours. Les étudiants y choisissent seuls les modules qu’ils veulent explorer, mais sans être guidés dans ces décisions.

QDF. Quelles sont les méthodes pédagogiques utilisées ?

CD et FS. C’est une école où il n’y a pas de cours ni de professeurs, les étudiants travaillent en auto-formation pour trouver seuls des solutions à des problèmes posés. Il n’y a pas non plus de cursus par année, mais des « points d’expérience » à accumuler en rendant un maximum de projets, avant de faire un premier stage en entreprise. La plupart des étudiants ont une proposition d’embauche au bout d’un ou deux ans, et très peu terminent la formation. C’est une conception utilitariste de l’école.

QDF. 42 se veut ouverte à tout le monde mais la réalité est assez différente ?

CD et FS. En effet, en théorie aucun niveau de diplôme n’est demandé à l’entrée, mais dans les faits, ceux qui sont sélectionnés et qui tiennent dans la durée avaient déjà un bagage informatique important et codaient déjà. L’épreuve de sélection en elle-même est assez rude et demande un investissement total : les étudiants passent un mois à résoudre des problèmes et faire des exercices, quasiment jour et nuit, sans compter leurs heures. Cela permet de ne garder que les plus motivés et d’effacer dès le départ la frontière entre travail et temps personnel. Environ un tiers des inscrits sont admis.

QDF. Qu’est-ce qui attire les étudiants ?

CD et FS. La gratuité, et des locaux incroyables, il y a 300 ordinateurs Mac par étage sur trois étages, une galerie d’art, un espace de jeux vidéos, un amphi pour projeter des films, un tas de matériel dernier cri. Cela n’a rien à voir avec les moyens dont dispose l’université, mais Niel investit 10 millions d’euros par an, c’est un modèle qui n’est pas dupliquable.

QDF. Pour vanter sa réussite, l’école met en avant le bon taux d’accès à l’emploi ?

CD et FS. En effet les étudiants de 42 s’insèrent très vite sur le marché de l’emploi, mais pas plus que ceux qui sortent d’un IUT ou de n’importe quelle formation en informatique, puisque le secteur est en tension. Ils trouvent pour la plupart des boulots d’exécutants, de codeurs, dans des grandes entreprises. Ce sont des petites mains du numérique.

QDF. Derrière le discours de rupture, la finalité est très libérale ?

CD et FS. C’est l’idée d’un enseignement supérieur qui doit être au service de l’emploi, de n’importe quel type d’emploi. Sa finalité est de répondre aux besoins d’un secteur économique. D’ailleurs ils n’apprennent que des compétences techniques, ils n’apprennent rien sur l’histoire de l’informatique, ni à travailler en équipe. C’est très différent des modalités pédagogiques de l’éducation populaire, qui vise l’émancipation de la personne.

QDF. C’est un modèle qui infuse dans les politiques éducatives?

CD et FS. On le voit avec la réforme de l’alternance, les entreprises créent leur propre école pour former leur future main d’œuvre, en fonction de leurs besoins. C’est une conception très réductrice de la formation. »


« Gouverner par l’emploi : une histoire de l’école 42 », Camille DupuyFrançois Sarfati, Puf 4 Mai 2022, Entreprise, économie & droit.

Centre Inffo vous conseille également

Dalloz