Sophie Pène, membre du Conseil national du design, et Benoît Bonte, fondateur de Millionroads.

Sophie Pène, membre du Conseil national du design, et Benoît Bonte, fondateur de Millionroads.

L’orientation, coeur de la planification écologique (collectif)

Entre les deux tours de l’élection présidentielle la planification écologique s’est imposée comme la nouvelle réponse de l’action publique aux risques économiques et écologiques. Tant mieux. Parmi les impacts sur l’administration, nous pensons que l’orientation, au sens d’information sur les métiers et les activités, et de définition de trajectoire, s’en trouvera révolutionnée.

Par - Le 20 mai 2022.

En faisant le bilan de la loi du 5 mars 2018, les partenaires sociaux ont ouvert la voie à une réforme de la formation professionnelle articulée autour de 7 grands thèmes et de 49 propositions :

  • Encourager durablement le recours à l’alternance,
  • Professionnaliser l’utilisation du CPF et valoriser les nouvelles modalités de parcours,
  • Faire du développement des compétences des salariés un enjeu stratégique des entreprises,
  • Simplifier le système de certification au bénéfice des utilisateurs,
  • Créer les conditions d’un pilotage éclairé de la formation professionnelle,
  • Financer le système,
  • Poursuivre le chantier des transitions professionnelles (notamment intersectorielles).

Les prochaines échéances électorales sont une opportunité pour toutes les parties prenantes de s’exprimer et de suggérer des évolutions de notre système de formation professionnelle et d’apprentissage.

Dans le cadre de sa mission publique d’information et de contribution au débat public, Centre Inffo rend d’ores et déjà compte du point de vue des candidats, des élus régionaux, des partenaires sociaux, des organisations professionnelles, des professionnels, etc.

De manière complémentaire, dans un esprit de débat éclairé, nous souhaitons aussi donner la parole à des experts reconnus et publier leurs contributions en prenant appui sur nos différents supports d’information, spécialisés et reconnus des acteurs de la formation professionnelle continue, de l’apprentissage et de l’évolution professionnelle.

 

Tribune collective:

L’orientation agrège trois processus, et tend à les confondre : l’élaboration personnelle d’un projet de vie ; la cohérence entre formations, diplômes, compétences et réalité de l’emploi ; le récit collectif d’une société qui décrit ses évolutions par la nature et le sens des activités de travail.

La planification écologique provoquera une mesure de la valeur des activités à l’aune des enjeux pour la planète. Elle rend nécessaire de redessiner entièrement l’orientation, pour répondre aux aspirations et aux talents de la jeunesse. Celle-ci assume le premier rôle dans le passage à une société apprenante et créative. Rencontre toujours renouvelée d’une sensibilité toute personnelle avec un état du monde, l’orientation doit être investie par la communauté sociale pour que le projet de vie, et les valeurs écologiques, puissent donner son sens à une trajectoire professionnelle.

L’orientation face à la Génération Thunberg

De nombreux programmes France 2030 favorisent l’éclosion des compétences pour la transition écologique. Cet élan prospectif a besoin de prendre racine dans le système éducatif, dans l’éducation populaire, avec l’ONISEP, Pôle Emploi (ou l’organisme à venir,  France Travail), France Compétences, et cela, en répondant aux espoirs des premiers concernés, les jeunes eux-mêmes, qui ont mené les grèves lycéennes pour le climat en 2019. Trois ans plus tard, beaucoup d’entre eux achèvent leurs études. Des centaines de milliers de personnes ont regardé, saisis, des diplômés d’Agro Paris Tech affirmant leur refus de travailler dans l’industrie agroalimentaire, et leur scepticisme quant au verdissement des activités (vidéo publiée le 10 mai 2022). Il n’y a plus moyen de faire semblant et de séparer engagements personnels et vie active. L’orientation elle-même doit se moraliser, devenir réellement inclusive, et la planification écologique peut donner l’impulsion.

Après « l’épidémie de solitude », la jeunesse a de nouveaux projets de vie

Comme l’a noté Vincent Troger (le Monde, 28 juin 2021), ”l’orientation est désorientée” et les projets de vie des jeunes se décalent de l’insertion professionnelle. Quand des diplômés de haut niveau bifurquent pour des conversions précoces, c’est une perte de connaissances, même s’ils trouvent des métiers à haute valeur sociale. Au lieu de tirer parti d’un temps de latence nécessaire au projet de vie, et qu’un revenu d’existence offrirait également à tous les jeunes, la société n’a pas d’emplois taillés pour eux, et ne sait pas répondre à leur résistance à des technologies et modèles d’entreprise qui impliquent des atteintes écologiques et des manquements éthiques.

Si le refus des bullshit jobs peut sembler un privilège des jeunes les mieux lotis, l’attention à la valeur des métiers, au temps pour la vie personnelle et sociale, à la sincérité de la convivialité du travail et à la reconnaissance réelle des mérites sont partagés, comme le montrent les 14% d’emplois non pourvus et un turn-over de 15%, une tendance que les mois de confinement ont renforcée en donnant à chacun un espace de réflexion inédit sur son projet de vie.

Toute la jeunesse a subi durant la pandémie “une épidémie de solitude”. Embauches retardées, jobs étudiants supprimés, ont poussé les jeunes vers les Restos du Coeur, la dépendance accrue aux parents, et le mal-être. Camille Peugny (Pour une politique de la jeunesse, 2022) parle d’une “marée montante de la précarité”. 55% des moins de 25 ans sont en CDD, intérim, stage, apprentissage et emplois aidés, pour 15% dans les années 1980. 50% des enfants d’ouvriers n’ont pas le bac. 100 000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans diplôme. On compte plus d’un million de NEET (Ni en étude, ni en emploi, ni en formation). Pour Camille Peugny, ce n’est pas tant l’investissement de l’Etat qui est en cause, que “l’absence d’une conception politique et d’une philosophie de la jeunesse”. Si la transition écologique rebattait enfin les cartes ?

La planification écologique peut rendre l’orientation plus inclusive

Il est paradoxal que tant de jeunes ne trouvent pas leur place et doivent endurer l’insécurité, la dépréciation de soi et la frustration alors que la société future dépend entièrement de leur courage, de leurs compétence, de leur créativité pour faire face à de nouvelles conditions de vie inconnues mais probablement fort difficiles. Cela vaut pour les compétences scientifiques et techniques de haut niveau comme pour des emplois de service, du soin et de l’enseignement, qui souffrent de désaffection -pour 1016 postes offerts au Capes 2022 de mathématiques, il n’y a que 816 admissibles- et sont socialement sous-estimés malgré la “Première ligne” des confinements. En 2017 France Stratégie chiffrait le coût collectif des “accidents de parcours” à 500 millions d’euros par an. Encore cela ne représente-t-il que les coûts de fonctionnement liés à des redoublements universitaires. Que dire du coût économique, symbolique et psychique des burn out et bore out, et de la Great Resignation, au temps où l’énormité du mur à franchir demande l’enthousiasme fou de la jeunesse ? Selon Socialter (“L’écologie recrute”, avril-mai 2022) de 300 à 500 000 emplois chercheront preneurs dès 2030, et jusqu’à 900 000 en 2050 (d’après Three ME et IMACLIM).

Une orientation pensée pour accompagner la planification s’inscrit dans un devenir collectif, propice à l’ouverture sur le monde, à l’appréhension des enjeux de la société d’aujourd’hui et de demain.  A la question :« Que  veux-tu faire plus tard ?»  s’en ajoute désormais une seconde : “Selon quelle situation écologique future ?”

 Le verdissement, oui, mais surtout une philosophie de la jeunesse

Les 15-25 ans, la Génération Thunberg, ou “nouvelle classe écologique”, de Bruno Latour et Nikolaj Schultz ne seront pas les exécutants d’un plan pensé pour eux mais sans eux. Comment élaborer une philosophie de la jeunesse et l’associer à l’orientation ? Prenons au mot Emmanuel Macron lors de la cérémonie d’investiture : “Il nous faut tous ensemble inventer une méthode nouvelle, loin des rythmes et chorégraphies usées, par laquelle nous seuls pouvons bâtir un nouveau contrat productif, social et écologique”, (…) pour décider de grandes ambitions nationales et libérer la créativité et les initiatives partout dans le pays ».

Déjà, il s’agirait d’écouter les associations étudiantes et écologiques pour parler de l’orientation telle qu’elle est et telle qu’elle pourrait être, au service des projets de vie et des modes d’existence. Il serait aisé de cartographier des initiatives locales notamment intergénérationnelles, qui assurent la représentation de la génération Thunberg dans la conception des métiers et compétences de demain, et des trajectoires de formation. La planification écologique de l’orientation demande aussi un référentiel du verdissement des compétences, des métiers, des formations et un baromètre de la valeur perçue des activités.

Une instance intergénérationnelle, pilotée par des moins de 25 ans, une assemblée des parties prenantes, un conseil, une convention, une mission, quelle que soit la forme qui accueillerait une telle dynamique, s’articulerait aux axes donnés par le tout récent rapport de France Stratégies “Soutenabilités ! Orchestrer et planifier l’action publique” (8 mai 2022).

L’enjeu est essentiel, faire que chaque jeune contribue à orienter une société qui est en passe de transformer ses modes de production et d’existence.

 

Signataires de la tribune:

Premiers signataires

Frédéric Bardeau, président co-fondateur de Simplon.co, entrepreneur social

Stéphane Distinguin, président fondateur de Fabernovel et président de la Grande Ecole du Numérique

Yann Fradin, cofondateur de l’association Espaces d’insertion par l’écologie urbaine, Vice-président d’Emmaüs France

Duc Ha Duong, président du collectif POWA et de Passerelles Numériques

Isabelle Giordano, présidente de l’association Cinéma pour tous et membre de L’Ascenseur

Thierry Mandon, directeur de la Cité du design, Secrétaire d’État chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (2015-2017), Secrétaire d’État auprès du Premier ministre, chargé de la Réforme de l’État et de la Simplification (2014-2015)

Anne-Charlotte Monneret, déléguée générale EdTech France

Yann Moulier-Boutang, professeur émérite de sciences économiques Alliance Sorbonne Université Université de Technologie de Compiègne

 

Liste des signataires :

Henri Alfandari, maire de Genillé, conseiller départemental d’Indre-et-Loire

ARES, Fédération Nationale des Associations Représentatives des Étudiants en Sciences Sociales

Gilles Babinet, entrepreneur, Co-président du Conseil National du Numérique, Digital Champion de la France auprès de la Commission européenne

Mathieu Baudin, directeur de l’Institut des Futurs souhaitables

Félix Beaulieu, co-fondateur de On Purpose, enseignant, co-fondateur de Enseignants de la Transition

Benoît Bonte, fondateur de Millionroads

Jeanne Brétécher, directrice conseil Jungle Coop

Merete Buljo, présidente Digital Ladies

Florence Cann, fondatrice et directrice déléguée de Oscar Campus CRM

Oriane Capella, vice présidente Responsabilité Sociétale Ubisoft.

Jean-Christophe Chaussat, président et co-fondateur de lINRC (Institut du Numérique responsable)

Jean-François Connan, directeur Impact Social et Environnemental The Adecco Group, Président Groupe Humando

Augustin Courtier, Latitudes

Matthieu Dardaillon, président co-fondateur de Ticket for Change, co-initiateur de la coalition Grandes Ecoles de la Transition

Théo Delafontaine, Le Sphinx

Sandrine Delage, Head of Change makers & Prospective, BNP Paribas.

Jérôme Despont, Réalise

Marianne Figarol, fondatrice de Powa

Guillaume Herisson et Fabien de Castilla, co-directeurs généraux du Groupe Ares

Cyril Garnier, directeur général de Startup Leaders

Gérard Giraudon, directeur de recherche émérite Inria

Benjamin Graindorge, designer et professeur à l’Ecole d’art et de design de Saint-Etienne

Pierre-Samuel Guedj, président d’Affectio Mutandi, Directeur du média à impacts pour les ODD en Afrique www.AfricaMutandi.com, président de la Commission RSE & ODD du CIAN — Conseil Français des Investisseurs en Afrique

Joan Guo, confondatrice et DG de Koneixo

Juliette Krier, Paysanne et herboriste

Olivier de Lagarde, président du Collège de Paris

Cristina Lunghi, Arborus

Jean-François de la Rivière, AGEFIPH,  Marylise Simonin, Réalise

Thomas Sydney, ingénieur jeune diplômé en reconversion dans la transition écologique

Laurence Macaluso, directrice générale IAE France

José Maillet, Responsable Ecole GAIA

Soumia Malinbaum, vice présidente Business Development & ESG

Amélia Matar, Colori

Christelle Mesle-Genin, présidente fondatrice Job IRL

Jean-Michel Nicolle aussi, directeur de l’école d’ingénieur EPF

Sophie Pène, membre du Conseil National du Design et du Conseil pour les générations futures (Ville de Paris)

Guilhem Pradalié, directeur de la  coopérative Mednum

Cécile Renouard, présidente, Campus de la Transition, Directrice scientifique du programme CODEV, ESSEC Business School

Hector de Rivoire, Public Policy & Government Affairs Manager, Microsoft

Maurice Ronai, membre de la CNIL (2014–2019)

Vincent Robert, co‑fondateur du Cloître à Marseille et président de l’Escalier à St Léonard de Noblat

Noémie Sauve, plasticienne, artiste écologique et professeur à l’Ecole d’art et de design du Mans

Martin Serralta, Institut des Futurs souhaitables

Xavier Sense, directeur de l’IUT de Paris

Sharon Sofer, présidente de Startup for Kids

Thierry Taboy, ingénieur

Philippe Trotin, directeur inclusion numérique et accessibilité, Microsoft France

Frédéric Thoral, Head of Human Resources, BNP Paribas Personal Finance

Christian Vanizette, co-fondateur Make Sense

Mouna Viprey,  TYB Jobs et Impact Confiance

Dorothée Van der Cruyssen, directrice générale de l’engagement solidaire, Bolloré

Sophie Viger, directrice générale de l’Ecole 42

Quitterie de Villepin, fondatrice d’Investi.e.s

Albin Wagener, enseignant chercheur, expert en humanités numériques

Rachid Zamani, dirigeant et co-fondateur de la Scop C‑Savoirs

 

Centre Inffo vous conseille également