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Philippe Cassoulat, président de l’Observatoire des métavers et directeur général du groupe Talan.

« L’énorme apport du métavers, c’est la notion d’engagement » (Philippe Cassoulat)

Philippe Cassoulat a co-fondé il y a 20 ans un groupe de conseil qui compte aujourd’hui près de 6 000 salariés. Depuis juillet 2022, il est aussi le premier président d’un centre d’études et d’analyse créé pour accompagner l’essor de la troisième révolution numérique : l’Observatoire des métavers.

Par - Le 30 novembre 2022.

Avec leur livre Métavers, NFT – Décrypter le nouveau monde, le président de l’Observatoire des métavers Philippe Cassoulat, également directeur général du groupe de conseil Talan, et François Illouz, avocat spécialiste en propriété intellectuelle et en droit des nouvelles technologies, assument une conviction : peu importe les critiques, les bulles financières, les imperfections des projets pionniers et les visions contradictoires qui accompagnent l’avènement des métavers, la « troisième révolution numérique est inéluctable. » Alors que ces « univers sociaux permanents », dotés d’un modèle économique via les NFT, sont partout annoncés, autant s’y préparer. Philippe Cassoulat a répondu à nos questions.

Centre Inffo – Pourquoi un groupe comme Talan s’intéresse-t-il au métavers ?

Philippe Cassoulat – Talan est un cabinet de conseil en innovation et transformation par la technologie. Pile poil le sujet ! Le métavers est un levier transformant qui engage des technologies sur lesquelles Talan dispose d’une expertise, comme la blockchain, la réalité virtuelle, les NFT ou les cryptomonnaies[ 1 ]Talan a créé dès 2015 sa propre crypto-monnaie à usage interne, le Talancoin. Il s’agissait d’un outil motivationnel qui permettait de gagner des goodies, des droits à la formation ou celui de présenter une idée au comité exécutif.. S’intéresser au métavers, c’est se réinventer et aller chercher ce que seront l’expérience collaborateur et l’expérience client à l’horizon 2030.

« Le métavers ? Immersif, persistant, collaboratif ! »

Je pense que la collaboration des mondes virtuels et réels va amener une énorme puissance à l’expérience, qu’il s’agisse de formation ou de marketing. La technologie et l’innovation étant les deux piliers de Talan, nous nous devions de mieux comprendre ces environnements. C’est pour cela que nous avons créé en interne une « Metaverse Factory », qui a notamment permis de créer un jumeau numérique de nos bureaux de Tunis, avec l’objectif de nous acculturer pour pouvoir mieux conseiller nos clients.

CI – Comment vos propres collaborateurs perçoivent-ils le métavers ?

Ph. Cassoulat – Ils sont à la fois sceptiques, bienveillants et positifs. Les seules alertes portent sur l’impact environnemental. Étant optimiste, je crois en deux choses : l’ultra-sensibilité des jeunes générations à ces questions va trier les usages du métavers pour garder les plus vertueux ; l’innovation technologique va permettre d’aller vers davantage de frugalité. je rajouterai que la dimension sociale du métavers créée des émotions nouvelles. Vivre une expérience dans le métavers permet de se rendre à l’évidence, des choses se passent.

CI – Qu’est-ce que l’observatoire des métavers et sur quoi portent ses travaux ?

Ph. Cassoulat – Créé en juillet 2022par cinq membres fondateurs[ 2 ]Groupe Talan, la Poste, BPIFrance, Mutuelle Générale, groupe Devinci Executive Education., l’Observatoire des métavers est une association qui entend produire et partager des analyses autour des évolutions du marché. France Immersive Learning vient tout juste de nous rejoindre et nous étudions les demandes émanant d’entreprises, d’associations et d’individus porteurs d’une expertise. Les fournisseurs de solutions n’ont pas vocation à adhérer mais peuvent être interrogés en tant qu’experts. Côté réalisations, deux groupes de travail ont commencé en octobre, l’un portant sur les usages B2B et l’autre sur l’impact environnemental, avec des premiers résultats attendus pour la fin de l’année.

CI – Est-il possible d’avancer aujourd’hui une définition du métavers qui rassemble l’ensemble des acteurs ?

Ph. Cassoulat – Au-delà du fait que ce sont des mondes virtuels, ma définition s’appuie sur trois grandes caractéristiques. Premièrement, le métavers est immersif, ce qui signifie que vous ne suivez pas un enchaînement de workflows qui vous est imposé mais que vous êtes acteur de votre expérience. Deuxièmement, le métavers est persistant, il se passe des choses que vous soyez là ou pas. Troisièmement, le métavers est collaboratif : une magnifique expérience de réalité augmentée n’est pas du métavers si vous êtes seul. On peut rajouter des dimensions technologiques comme la blockchain, les NFT ou les crypto-monnaies mais elles ne sont ni nécessaires ni suffisantes.

CI – Quel potentiel des métavers pour la formation ?

Ph. Cassoulat – Il faut d’abord rappeler que de nombreux dispositifs de réalité virtuelle sont déjà utilisés en formation, depuis de nombreuses années. Mais encore une fois, cela ne suffit pas à faire du métavers. Le confinement, qui nous a contraint à pratiquer à distance au travers d’outils tels que Zoom ou Teams, a bien montré que si vous éteignez votre caméra, vous pouvez faire tout ce que vous voulez : dormir, lire, etc. L’énorme apport du métavers, c’est la notion d’engagement. Si vous dormez dans le métavers, votre avatar dort, si vous êtes avec vos collègues dans le métavers pour une formation, l’échange est beaucoup plus proche de ce qui peut se passer dans le monde réel. L’engagement et la dimension sociale sont réactivés, ce qui favorise le processus d’apprentissage. On sait aussi que les jumeaux numériques[ 3 ]Reproduction à l’identique du monde réel dans le monde virtuel. peuvent créer des expériences extrêmement enrichissantes. Par son côté tangible, un jumeau numérique de Versailles, par exemple, peut être bluffant et captivant pour les participants.

CI – Quelles seraient les conditions de réussite d’un métavers dédié à la formation ?

Ph. Cassoulat – À part pour les jumeaux numériques qui ont une fonction bien précise, je dirais d’abord qu’elles ne résident pas dans la qualité du design. Si vous essayez de copier le monde réel, vous créez des attentes de projection qui vont se focaliser sur les distensions entre la réalité et le monde virtuel. La clé est de repenser différemment le dispositif, pour une expérience unique qui va susciter la créativité et capter l’attention. Et bien sûr, les fondamentaux demeurent, il faut un bon intervenant et de bons contenus pour embarquer les participants. Il ne faut pas oublier que la formation s’est toujours prêtée à des révolutions technologiques, je pense vraiment qu’il y a un bel avenir pour la combinaison des mondes réel et virtuel en formation.

CI – Reste que davantage qu’un futur désirable, le concept métavers fait pour beaucoup figure de repoussoir. Vous qui considérez comme « inéluctable » l’avènement du métavers, quels freins voyez-vous et comment les lever ?

Ph. Cassoulat – Inéluctable mais pas tout de suite ! Comme Roy Amara[ 4 ]Chercheur américain connu pour la loi dite d’Amara, selon laquelle « nous avons tendance à surestimer l’incidence d’une nouvelle technologie à court terme et à la sous-estimer à long terme. », je ne surestime pas le présent, je ne sous-estime pas l’avenir.  Aujourd’hui, le coût des équipements est un luxe mais plus il y aura de compétiteurs, plus le prix va diminuer et les business models se transformer. Il va aussi falloir se mêler du sujet de la sécurité et de la législation pour que le métavers ne soit pas une terre de non-droit. En France et en Europe, nous disposons d’un cadre légal avec le RGPD [ 5 ]Règlement général sur la protection des données., le DSA[ 6 ]Digital Services Act. et le DMA [ 7 ]Digital Markets Act., prenons-le et faisons-le évoluer au prisme du métavers. Selon moi, un avatar ne devrait pas pouvoir être anonyme. Un autre sujet important est celui de la confiance dans la capacité à réguler sans juguler. Comme le montre l’exemple d’une start-up qui a développé un modèle d’analyse comportementale pour détecter les mineurs sur les plateformes, je pense que l’innovation peut apporter des solutions. Il va aussi falloir apporter une attention particulière à la question de l’identité numérique. On voit déjà, en Asie notamment, de jeunes metaverse natives accorder plus de valeur à leur identité numérique qu’à leur identité réelle, avec des jeunes qui dépensent tout leur argent pour habiller leur avatar. Il faut faire attention et nous sommes en train d’essayer de lancer une thèse sur ce sujet en convention CIFRE[ 8 ]Convention industrielle de formation par la recherche..

Pour aller plus loin :

 

 

Notes   [ + ]

1. Talan a créé dès 2015 sa propre crypto-monnaie à usage interne, le Talancoin. Il s’agissait d’un outil motivationnel qui permettait de gagner des goodies, des droits à la formation ou celui de présenter une idée au comité exécutif.
2. Groupe Talan, la Poste, BPIFrance, Mutuelle Générale, groupe Devinci Executive Education.
3. Reproduction à l’identique du monde réel dans le monde virtuel.
4. Chercheur américain connu pour la loi dite d’Amara, selon laquelle « nous avons tendance à surestimer l’incidence d’une nouvelle technologie à court terme et à la sous-estimer à long terme. »
5. Règlement général sur la protection des données.
6. Digital Services Act.
7. Digital Markets Act.
8. Convention industrielle de formation par la recherche.

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