François Bonneau, président de la commission éducation, orientation, formation, emploi de Régions de France.
Apprentissage : l'État divise par quatre les dotations versées aux Régions
Nouvelle coupe budgétaire pour l'apprentissage. En ramenant de 134 à 33 millions d'euros les crédits destinés aux Régions pour financer l'apprentissage, l'État provoque une levée de boucliers des collectivités et des professionnels du secteur, qui dénoncent une décision contradictoire avec les ambitions affichées en faveur de l'emploi des jeunes.
Par Valérie Grasset-Morel - Le 02 juin 2026.
L'apprentissage paiera-t-il une partie de la facture des tensions géopolitiques au Moyen-Orient ? C'est en tout cas ce que redoutent les Régions et les acteurs du secteur. Réuni le 21 avril dans le cadre du comité d'alerte des finances publiques, le gouvernement a évalué à 6 milliards d'euros le coût de la crise au Moyen-Orient pour les finances publiques françaises. Pour contenir le déficit, l'exécutif s'est fixé un objectif de 6 milliards d'euros d'économies, dont 4 milliards sur le budget de l'État et 2 milliards sur celui de la Sécurité sociale.
C'est dans ce contexte que, le 28 mai, il a présenté aux parlementaires son plan d'économies, tout en informant les Régions d'une réduction drastique des dotations destinées au soutien de l'apprentissage. Une décision confirmée deux jours plus tard par un arrêté, publié le 30 mai.
Les crédits alloués aux Régions sont désormais ramenés à 11 millions d'euros pour le fonctionnement des centres de formation d'apprentis (CFA) et à 22 millions d'euros pour leurs investissements. Au total, les collectivités ne percevront plus que 33 millions d'euros en 2026, contre les 134 millions initialement prévus par un arrêté du 1er avril. La baisse est vertigineuse : les enveloppes sont divisées par quatre en quelques semaines et par huit par rapport à 2025, où elles atteignaient encore 268 millions d'euros.
Les Régions dénoncent une décision imposée
La réaction des exécutifs régionaux ne s'est pas fait attendre. L'association Régions de France dénonce une décision prise sans concertation préalable et estime qu'elle empêchera les collectivités de continuer à soutenir le fonctionnement et les projets d'investissement des CFA dès 2026.
La Région Réunion mesure déjà l'ampleur du choc. Sa dotation, qui avait été ramenée à 2 millions d'euros pour 2026, sera finalement limitée à 500 000 euros. Une réduction qui, selon la collectivité, affectera directement les investissements des CFA et la qualité des formations proposées. Une situation d'autant plus incompréhensible que les services de l'État travaillent parallèlement à une charte de coopération stratégique en faveur de l'apprentissage. « La contradiction est flagrante entre la volonté affichée et les moyens mobilisés », déplore la Région.
Même constat du côté des organismes de formation. Pour Yves Hinnekint, président de la fédération Les Acteurs de la compétence, cette nouvelle coupe budgétaire entre en contradiction avec les ambitions gouvernementales en matière d'emploi des jeunes. « Alors que le gouvernement vient de réaffirmer vouloir soutenir l'insertion professionnelle des jeunes, il s'attaque une nouvelle fois à l'apprentissage, qui constitue l'une des principales voies d'accès à l'emploi », souligne-t-il. Avant de mettre en garde : « Les coups de rabot successifs provoquent des plaies qui ne cicatriseront pas. »
Un modèle économique déjà fragilisé
Cette nouvelle réduction intervient alors que plusieurs observateurs alertent déjà sur la fragilité croissante du modèle économique de l'apprentissage. Dans son étude « L'apprentissage sous pression », publiée en mai dernier, l'économiste Bruno Coquet (OFCE) invitait ainsi les pouvoirs publics à « remiser le rabot », estimant que les précédentes mesures d'économies commençaient déjà à produire des effets négatifs.
Les CFA apparaissent en première ligne. Selon Jean-Philippe Audrain, président de la Fnadir (Fédération nationale des directeurs de CFA), le secteur est entré dans « une zone de grande fragilité ». Une enquête flash réalisée en avril 2026 auprès de 217 CFA adhérents confirme cette dégradation : 41 % des établissements déclarent avoir terminé l'année 2025 en déficit et 56 % anticipent des pertes en 2026. Près d'un CFA sur cinq a déjà engagé ou envisage à court terme des suppressions de postes, voire des plans sociaux.
Des territoires et des métiers particulièrement exposés
Pour Régions de France, les conséquences de cette réduction des crédits seront particulièrement lourdes pour les formations qui reposaient sur les financements inscrits en loi de finances. Les territoires ruraux et les quartiers prioritaires figurent parmi les plus exposés, tout comme les formations aux métiers rares, de l'artisanat ou encore aux métiers en tension.
Face à cette situation, les Régions demandent au gouvernement de revenir sur sa décision. Elles se disent prêtes à se mobiliser « par tous les moyens, y compris juridiques », et réclament au Premier ministre la tenue d'une réunion d'urgence afin de mettre un terme à ce qu'elles qualifient de « matraquage budgétaire permanent » de l'apprentissage.


