Étienne Klein, sur la scène de Tech&Fest 2026, le 4 février à Grenoble
Étienne Klein invite à prendre le temps d'apprendre (Tech&Fest)
Sommes-nous encore souverains de notre attention ? Pour le physicien philosophe des sciences Étienne Klein, invité de Tech&Fest, la grand-messe grenobloise de l'innovation, notre époque fondée sur l'urgence, la réaction immédiate et la circulation accélérée de l'information, met en difficulté les processus lents de compréhension et d'apprentissage.
Par Nicolas Deguerry - Le 11 mars 2026.
Sommes-nous réellement maîtres de ce à quoi nous prêtons attention, ou celle-ci est-elle captée, orientée, exploitée par des dispositifs – aujourd'hui en particulier numériques – qui en font commerce ?
Plus trivialement : le temps de cerveau disponible, comment ça marche ?
Temps de la réflexion
Pour Étienne Klein, la question est à la fois contemporaine de l'ère numérique et antérieure. Exemple avec le concept de « bradypsychie », ainsi défini par Gaston Bachelard en 1930 : « la bradypsychie est le ralentissement du fonctionnement cognitif qui se manifeste par une baisse globale des fonctions intellectuelles lorsque la durée de réalisation est limitée. » Autrement dit, « on pense mal quand on ne prend pas le temps de réfléchir. »
Et sans surprise, ce concept résonne aujourd'hui fortement avec notre époque, qui voit la logique numérique fondée sur la vitesse défier les capacités humaines. Étienne Klein parle d' « entropie chrono-dispersive » : le corps reste ici, mais l'esprit est ailleurs, fragmenté, sollicité en permanence par des flux d'informations personnalisés par des algorithmes. Problème : cette dispersion affaiblit la capacité de concentration soutenue, indispensable à l'apprentissage, à la réflexion critique et à l'autonomie de jugement.
Apprentissage machine Vs…
Faut-il alors se résoudre à déléguer aux machines ? Pour le philosophe des sciences, céder à la tentation à un coût qu'exprime très bien l'essor des correcteurs orthographiques : constatant que malgré leur omniprésence, les fautes de ses étudiants persistent voire s'aggravent, Étienne Klein en tire une leçon : déléguer aux machines, c'est parfois renoncer à l'effort cognitif nécessaire à l'appropriation du savoir, or « le fait d'être corrigé n'apprend pas, (…) pour posséder un savoir, il faut l'avoir réfléchi. »
…enseignement humain
Dès lors, comment enseigner ? Citant Bernanos[ 1 ]La France des robots, 1947., Etienne Klein prévient : « le danger ne vient pas de la multiplication des machines, il vient du nombre toujours croissant d'hommes habitués dès l'enfance à ne rien vouloir de plus que ce que les machines peuvent. » Pour les formateurs, l'enjeu est clair : apprendre ne peut se réduire à l'assistance technique, mais suppose une lente maturation, une confrontation active avec les problèmes. Celle-ci est d'autant plus indispensable que l'immédiateté de la réponse numérique, même efficace, court-circuite la satisfaction profonde – « les joies de l'intellect » selon l'expression d'Étienne Klein – que procure la compréhension issue d'un long effort, gage de mémorisation.
C.Q.F.D. : reprendre la main sur son attention est peut-être la condition première de l'émancipation.
- Tech & Fest 2026, 4 et 5 février, Grenoble : tech-fest.fr/fr
Notes
| 1. | ↑ | La France des robots, 1947. |


