Stéphane Lardy, directeur général de France compétences, devant l’Ajis, le 12 mai 2026.

Stéphane Lardy : « L'objectif à terme est de s'affranchir de la dotation de l'État »

Lors d'un rendez-vous avec l'Ajis (Association des journalistes de l'information sociale), Stéphane Lardy, directeur général de France Compétences, a dressé un état des lieux du système de formation huit ans après la réforme de 2018. Entre croissance inattendue de l'apprentissage et nécessaire régulation des acteurs, le secteur a atteint une certaine maturité mais se trouve désormais sous forte contrainte budgétaire.

Par - Le 18 mai 2026.

France compétences gère un budget de 12 milliards d'euros en 2026, alimenté par la contribution unique à la formation professionnelle et à l'apprentissage (CUFPA), collectée par l'Urssaf et la MSA. Les sommes sont réparties vers les onze Opco (opérateurs de compétences) qui financent l'alternance (9 milliards d'euros) et la Caisse des dépôts et consignations pour le CPF (compte personnel de formation), à hauteur de 1,9 milliard d'euros[ 1 ]Rapport d'activité France compétences, juin 2025.. Ces enveloppes sont dites « ouvertes », avec une logique de guichet, France compétences devant doter les Opco en fonction des besoins…

Excédent prévu de 500 millions d'euros

L'augmentation de l'apprentissage dans le supérieur, que personne n'avait pu prédire selon Stéphane Lardy, l'année blanche de collecte après le vote de la loi de 2018 puis la pandémie de covid, ont impacté les comptes de l'opérateur, qui accuse encore aujourd'hui un déficit de 11 milliards d'euros. Il reçoit une compensation de l'État, budgétée près de 460 millions d'euros cette année. Mais Stéphane Lardy se montre optimiste : grâce aux mesures de régulation du CPF (900 millions d'euros attendus), France compétences prévoit un excédent de 500 millions d'euros. « L'objectif à terme est de s'affranchir de la dotation de l'État pour ne gérer que les besoins de trésorerie infra-annuels via l'emprunt bancaire », assure-t-il.

France compétences gère également des enveloppes « fermées », votées par le conseil d'administration pour des dispositifs spécifiques comme le plan de développement des compétences des entreprises de moins de 50 salariés (450-500 millions d'euros), les ATPro, ou encore le conseil en évolution professionnelle (CEP). Depuis la loi du 24 octobre 2025, France compétences finance à hauteur de 68 millions d'euros la période de reconversion, « un dispositif qui débute, on ne sait pas trop comment il va se développer », selon le directeur général.

La régulation du marché des certifications : qualité et insertion

La deuxième grande mission de France compétences est la gestion des deux répertoires nationaux des certifications : le RNCP (métiers) et le répertoire spécifique (compétences transversales et habilitations). Depuis la réforme de 2018, les exigences d'enregistrement se sont considérablement durcies et le nombre de titres est ainsi passé de 10 000 en 2019 à environ 6 000 aujourd'hui.

Avec la nouvelle obligation de renouveler chaque titre tous les cinq ans, les certificateurs doivent désormais prouver la valeur de sa certification par des données d'insertion professionnelle à 6 mois sur les dernières cohortes. France compétences travaille à fiabiliser ces données en les croisant avec la déclaration sociale nominative (DSN) pour vérifier l'emploi réel des certifiés, au-delà du déclaratif. Un projet qui pourrait rejoindre les ambitions du gouvernement de proposer un InserScore, mais attention, souligne Stéphane Lardy : « les données, ce n'est pas un “presse-boutons". Il faut les nettoyer, disposer de données longues, pouvoir les comparer… ».

Concernant les niveaux de prise en charge (NPEC), Stéphane Lardy note une certaine convergence des coûts des titres et diplômes : en analysant la comptabilité analytique des CFA, en fixant des « valeurs de référence » (ex: 6 000 € pour un CAP boucher) et des plafonds, ce système a mis fin aux disparités régionales excessives, quand un même diplôme pouvait varier de 2 000 à 18 000 euros, relève-t-il.

La coordination et la lutte contre les dérives

France compétences joue un rôle de pivot dans l'écosystème, assurant la cohérence entre l'État, les partenaires sociaux et les régions. L'institution dispose aujourd'hui de pouvoirs de contrôle accrus, notamment contre la « communication trompeuse ». De quoi lutter contre les organismes qui affichent une prétendue « équivalence RNCP » ou se disent « en cours d'enregistrement »…

Le contrôle rigoureux des certificateurs permet, en cas de manquement grave ou de non-réponse à une mise en demeure, de déréférencer immédiatement toute l'offre de formation associée sur la plateforme de la CDC. « La coordination s'est intensifiée avec la DGCCRF, Tracfin, la DGFIP et les Dreets, affirme Stéphane Lardy. La mécanique s'est mise en place, même si la chasse aux fraudeurs est continuelle. »

Siégeant désormais dans les commissions professionnelles consultatives (CPC) ministérielles, l'institution travaille à l'harmonisation des titres « de droit » (relevant des ministères) et des titres privés. Ce travail d'harmonisation est une nécessité, selon Stéphane Lardy, qui constate que les CPC ne se parlaient pas… « Notre travail, c'est de permettre une meilleure coordination. Nous avons réuni les membres des CPC, organisé un webinaire… Il faut que les CPC se parlent pour fluidifier et harmoniser ».

La formation, un outil de politique publique et de dialogue social

Le directeur général souligne que le modèle a opéré une véritable « révolution culturelle », notamment en matière d'apprentissage, qui n'est plus considéré comme une voie de garage mais une filière d'excellence. Les études à son sujet soulignent qu'il favorise la mixité sociale et permet une insertion durable en CDI, dans le supérieur.

Dans le même ordre d'idée, les enquêtes d'opinion menées sur le CPF démontrent que c'est un dispositif utilisé dans des logiques professionnelles, et qu'il peut s'agir d'un objet de négociation interne pour les salariés souhaitant progresser. Questionné sur le manque de co-investissement, il encourage les entreprises à s'emparer du CPF comme d'un levier de négociation interne et de dialogue social, plutôt que de le voir comme un simple outil individuel.

Enfin, Stéphane Lardy a rappelé, après la commission d'enquête sur les agences de l'État, qu'il ne lui paraissait pas souhaitable de faire évoluer le périmètre de l'agence : « France Compétences est un opérateur qui marche bien, selon les inspections générales et la Cour des comptes et qui ne coûte pas cher. Laissons-le bien fonctionner. »

Notes   [ + ]

1. Rapport d'activité France compétences, juin 2025.