« Il faut investir dans la formation des travailleurs, pour qu’ils soient armés face aux transformations » (Anousheh Karvar, déléguée du gouvernement français auprès de l’OIT)

Dans son numéro du 1er août 2019, Inffo formation, le magazine d’information sur la formation de Centre Inffo, publie un dossier complet sur l’Organisation internationale du travail (OIT), qui vient de célébrer son 100è anniversaire. À cette occasion, nous avons interrogé Anousheh Karvar, déléguée du gouvernement français auprès de l’OIT.

Par - Le 26 juillet 2019.

Inspectrice des affaires sociales, Anousheh Karvar, déléguée du gouvernement auprès de l’OIT, connaît le tripartisme. Celle qui fut directrice adjointe du cabinet de la ministre du Travail, en charge de l’emploi et des compétences (2016-2017), avait été auparavant (2001-2012) secrétaire nationale de la CFDT, chargée de la formation, et comme telle cheffe de file pour les négociations. Elle le souligne : la Déclaration du centenaire de l’OIT réaffirme l’importance de la formation tout au long de la vie.

Le Quotidien de la formation - Quelle influence de la France à l’Organisation internationale du travail ?

Anousheh Karvar - Elle a joué un rôle important dès la création de l’OIT, qui s’incarne notamment en la personne d’Albert Thomas, premier dirigeant du Bureau international du travail. Cette influence s’est poursuivie après la Seconde Guerre mondiale : la France a donné à l’OIT des directeurs généraux, mais aussi des figures syndicales majeures, comme Léon Jouhaux [ 1 ]Ancien secrétaire général de la CGT, 1909-1947..

L’une des particularités françaises, depuis toujours, est que le gouvernement est représenté par un délégué nommé à un niveau interministériel. Ce rôle a été endossé par des figures comme Claude Jeannerot, Philippe Séguin, Gilles de Robien… C’est avec fierté que j’ai accepté d’occuper ce poste, dans un moment important pour l’OIT qui était celui de son centenaire. On m’a aussi confié la tâche de m’occuper des G7 et des G20 travail et emploi, ce qui me permet de créer de la cohérence dans notre position.

QDF - Comment travaillez-vous avec les délégués français des employeurs et des travailleurs ?

A. K. - En nous fondant sur la convention 144 de l’OIT pour le tripartisme. Nous réunissons en France une commission avec l’administration et ces deux parties, pour bâtir nos positions en consensus avant d’arriver au conseil d’administration de l’OIT ou à la CIT (Conférence internationale du travail), qui se réunit tous les ans.

QDF - Quel bilan pour cette 108è CIT ?

A. K. -Le président Emmanuel Macron a tenu un discours important sur la question des normes internationales du travail, de leur importance pour corriger les aberrations d’un capitalisme international qu’il a dit « devenu fou ».

Nous pouvons également mettre en avant quatre résultats. Premièrement, la France succède à l’Australie à la présidence de l’Alliance mondiale contre le travail des enfants et le travail forcé. C’est une première et nous sommes fiers que cette tâche nous incombe. Il y a encore 150 millions d’enfants qui ne vont pas à l’école, et 25 millions de personnes subissent le travail forcé, majoritairement des femmes.

Ensuite, la ministre du Travail et ses homologues du G7 social ont appelé à ce que les organisations internationales – l’OIT, le FMI [ 2 ]Fonds monétaire international., la Banque mondiale, l’OCDE [ 3 ]Organisation de coopération et de développement économiques., etc. – s’engagent dans un dialogue et une coordination multilatérale. En effet, ces organisations donnent souvent des injonctions paradoxales : l’OIT prône le respect des normes internationales du travail, tandis que le FMI et la Banque Mondiale, dans leurs programmes de fonctionnement, dégradent ou détruisent parfois les systèmes de protection sociale.

Les deux autres grands résultats sont l’adoption de la convention concernant l’élimination de la violence et du harcèlement, et la Déclaration du centenaire sur l’avenir du travail.

QDF - Cette Déclaration du centenaire réaffirme l’importance de la formation tout au long de la vie…

A. K. Effectivement, le sujet a pris une place majeure dans ce rapport. Il faut aujourd’hui investir dans la formation des travailleurs pour qu’ils puissent être armés face aux transformations qui ont lieu sous l’effet des enjeux de changement climatique, mais aussi des transitions numériques, démographiques, du vieillissement de la population dans certains pays, du rajeunissement dans d’autres… Cette Déclaration s’appuie sur un rapport fondateur, produit par une commission mondiale qui se réunissait depuis trois ans.

QDF - Comment se passent les négociations avec des États dont les législations sont très variables en matière de droit du travail ?

A. K. Les négociations pour l’adoption de la convention sur la violence et le harcèlement ont parfois été difficiles. Le sujet, sensible, ramène par certains aspects à des considérations de relativisme culturel. La France a été porte-parole de la coordination européenne sur ce sujet et a joué un rôle fondamental. À notre demande et à celle de l’UE, nous avons réuni tous les matins le groupe gouvernemental. Le résultat est un texte fort, ambitieux et équilibré, adopté à l’unanimité !

Des pays qui ne disposent pas à ce stade d’un droit du travail très avancé étaient à bord. Par exemple, le jour de l’adoption de la convention, le groupe africain a expliqué que cette adoption n’était qu’une étape et qu’ils étaient prêts à entamer un processus législatif grâce à l’accompagnement de l’OIT.

QDF - Comment la France intervient-elle dans le suivi de l’application des normes internationales ?

A. K.  À l’OIT il existe une commission d’experts qui rend chaque année un rapport sur l’application des normes internationales. Ce rapport est examiné à la CIT par la commission de l’application des normes, composée de délégués des gouvernements, des employeurs et des travailleurs. Elle regarde les plaintes ou réclamations qui sont remontées et se positionne pour décider lesquelles doivent faire l’objet d’un suivi particulier. La voix de la France s’exprime dans le cadre de la coordination européenne.

Il est courant pour les pays épinglés de mettre en cause l’indépendance des experts ! En France, nous ratifions les conventions de bon cœur, pour qu’elles constituent un recours pour les travailleurs français aussi bien que pour les travailleurs d’autres pays. Nous sommes le deuxième pays à avoir ratifié le plus de conventions, après l’Espagne.

 

 

Notes   [ + ]

1. Ancien secrétaire général de la CGT, 1909-1947.
2. Fonds monétaire international.
3. Organisation de coopération et de développement économiques.

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