« Pourquoi il est nécessaire de mieux articuler orientation et formation » (Fabien Beltrame, Greo)

Pour Fabien Beltrame, membre du Groupe de recherches sur l’évolution de l’orientation scolaire et professionnelle (Greo), les dysfonctionnements du système d’orientation ont leurs solutions dans plusieurs décennies de rapports. Entretien.

Par - Le 15 octobre 2020.

« Si vous voulez enterrer un problème, créez une commission », disait Clémenceau. « Ou écrivez un rapport… », pourrait ajouter Fabien Beltrame, membre du Groupe de recherches sur l’évolution de l’orientation scolaire et professionnelle. C’est en tout cas à la lecture du rapport parlementaire sur l’évaluation de l’accès à l’enseignement supérieur, publié en juillet 2020, que lui a choisi de publier sur un réseau social un article intitulé Mille et un rapports sur l’orientation et à la fin, c’est toujours … retour vers le futur. Il y soutient que plusieurs décennies de diagnostics comparables ne sont pas parvenues à influencer en profondeur les politiques publiques dédiées à l’orientation. Entretien.

Quelle serait votre définition de l’orientation ?
Fabien Beltrame – J’apprécie la définition de l’Union européenne (voir encadré), qui situe l’orientation davantage dans les compétences à s’orienter pour donner aux personnes les moyens de faire par eux-mêmes, que dans l’accompagnement à la définition d’un projet. C’est déjà ce que disait Évelyne Sullerot[ 1 ]Évelyne Sullerot, 1924-2017, est la fondatrice du réseau Retravailler, créé en 1974 pour accompagner les femmes qui souhaitaient reprendre une activité professionnelle. En octobre 1979, elle remet à Robert Boulin, ministre du travail et de la participation, un rapport intitulé « L’orientation professionnelle et la reconversion des adultes ». : rendre les individus autonomes pour qu’ils puissent décider par eux-mêmes. Or, si les professionnels accompagnent et réalisent un travail de construction de projet avec la personne, ils investissent peu cette dimension formative et pédagogique de développement des compétences à s’orienter.

Vous estimez que les politiques publiques se déploient sans tenir compte des recommandations formulées par les rapports successifs. Un exemple ?
F. B. – Il me semble que le Plan 500 000[ 2 ]Le « Plan 500 000 formations supplémentaires pour les personnes en recherche d’emploi » a été lancé en 2016 sous la présidence de François Hollande., est caractéristique d’une tendance à déconnecter la formation de l’orientation. Je cite une note du Cedefop[ 3 ]L’apprentissage pour adultes. Note d’information. Centre européen pour le développement de la formation professionnelle, 2020 : https://www.cedefop.europa.eu/files/9147_fr.pdf, qui rappelle pourtant que l’orientation est cruciale pour que la formation fonctionne bien : les professionnels le savent, si on ne prépare pas l’entrée en formation, on aboutit à de la démotivation, à du désengagement et à de l’abandon. Alors que si on prend le temps de bien préparer le projet professionnel et de s’assurer de la compréhension par le futur stagiaire de la pertinence de la formation pour son projet, il va s’engager en sachant pourquoi et ira jusqu’au bout.

Observez-vous un manque de moyens ?
F. B. – Pas un manque de moyens, mais une focalisation excessive sur la formation. Il faudrait raisonner en parcours et inclure une étape amont d’orientation. Qu’il s’agisse du plan d’investissement dans les compétences ou du plan de relance, les moyens sont clairement là mais il y a un problème d’allocation. J’ai par exemple été très surpris d’apprendre la mise en place d’une prime à l’entrée en formation : c’est une logique de gestionnaire, pas d’expert de l’orientation et de l’accompagnement. Quand une personne ne voit pas le lien entre la formation qu’elle pourrait faire et son insertion future, alors il faut absolument l’aider à comprendre pourquoi la formation est pertinente pour elle et la cible professionnelle qu’elle ambitionne.

Ce type d’accompagnement n’existe-t-il pas déjà ? L’examen par les Transitions Pro des dossiers des candidats à la reconversion ne va-t-il pas dans ce sens ?
F. B. – Tout à fait, les prestations d’orientation comme le conseil en évolution professionnelle ou le bilan de compétences sont adaptées. Mais elles ne sont pas suffisamment mobilisées au regard des entrées en formation. C’est ce que souligne le rapport de la Dares[ 4 ] »Rapport d’évaluation du plan 500 000 formations supplémentaires ». Dares, 2017 : https://dares.travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_plan_500_000_vf.pdf, qui montre que le Plan 500 000 a parfois inscrit des gens en formation sans que leur profil ne correspondent à cette formation. C’est malheureusement un effet collatéral bien connu de l’objectif quantitatif d’entrée en formation.

Vous regrettez les tentatives d’enfermement de l’orientation dans des logiques de procédure. Est-ce que la formalisation d’une offre de services aisément reproductible n’est pas indispensable quand on souhaite déployer un service public de l’orientation pour tous ?
F. B. – Je pense que l’on se leurre. L’exemple du CEP montre que l’on peut décrire les grandes étapes de l’orientation sans être obligé de rentrer dans des détails très fins. C’est un peu dommage que la philosophie du premier cahier des charges du CEP se soit un peu perdue dans l’écriture de la seconde version de 2019 : on voit bien que l’on a perdu le droit à l’initiative de la personne, le droit à ce que l’on ne prescrive pas des choses à la personne sans son accord. Le nouveau cahier des charges ne dit pas que l’on peut le faire, mais en retirant la formulation, il en ouvre la porte.

Une autre dimension récurrente des rapports sur l’orientation est d’appeler à lutter contre l’émiettement des acteurs, c’est important ?
F. B. – C’est fondamental ! Quand une personne bénéficie de services similaires qui mobilisent les mêmes outils déployés par des financeurs différents, c’est à la fois dommage pour la personne qui aura l’impression de recommencer à zéro et un gaspillage de ressources. Il ne s’agit pas de supprimer des acteurs mais de mieux se coordonner pour que cela bénéficie au plus grand nombre. Je lis un peu partout que des conseils régionaux se sont saisis de la question. C’est une très bonne chose et ça montre que l’on avance. Mais en même temps, j’ai l’impression que cela s’adresse en priorité à l’orientation scolaire, et que l’orientation professionnelle des adultes reste un peu le parent pauvre.

La conclusion de votre article suggère de s’inspirer des recommandations des rapports publiés depuis 40 ans pour bâtir un plan d’action, quelles en seraient les mesures phare ?
F. B. –
 Il faut se mettre autour de la table, avec l’objectif de mettre en regard des constats qui perdurent accompagnés des recommandations formulées mais jamais mises en œuvre. Et en déduire une sorte de « méta rapport » pour générer un plan d’action homogène, global et cohérent, qui améliore la place de l’orientation en amont de la formation.

Qui mettre autour de la table ?
F. B. – C’est surtout qui ne faut-il pas oublier. J’apprécie le rapport d’Évelyne Sullerot car elle l’a rédigé en connaissance de cause. Le problème des rapports parlementaires, de l’Igas ou autre, c’est qu’ils sont écrits par des gens qui ne connaissent pas forcément l’orientation. Auditionner les acteurs, c’est bien, sauf qu’ils ne sont pas autour de la table au moment de la conception du plan d’action. Leur présence est pourtant indispensable car ce sont eux qui accompagnent les personnes dans leur orientation. Il faut intégrer les CIO[ 5 ]Centre d’information et d’orientation., les CIBC[ 6 ]Centre inter-institutionnel de bilans de compétences., les opérateurs régionaux du CEP, l’Afpa, les Greta, etc. Et, pourquoi pas, des représentants des conseillers d’orientation qui s’installent en libéral, car ils sont de plus en plus nombreux. Ils doivent être présents à la conception du plan d’action car « celui qui fait est celui qui sait. »

Ne faudrait-il pas aussi intégrer les usagers ?
F. B. – Oui tout à fait, mais il ne faudrait pas se contenter de les écouter. Il faudrait faire des « labs », avec des activités structurées pour faire émerger leurs besoins. La difficulté de l’analyse de la demande, c’est qu’une personne qui présente un besoin d’orientation ou de formation formule une demande qui n’est que trop rarement ce dont elle a vraiment besoin pour changer sa situation. Il faut donc les inviter, pour faire avec eux un travail structuré qui permette d’identifier leurs besoins réels.

UNE DÉFINITION EUROPÉENNE DE L’ORIENTATION
Selon la résolution du 21 novembre 2008 adoptée par le Conseil de l’Union européenne, l’orientation, « en tant que processus continu, permet aux citoyens, à tout âge et tout au long de leur vie, de déterminer leurs capacités, leurs compétences et leurs intérêts, de prendre des décisions en matière d’éducation, de formation et d’emploi et de gérer leur parcours de vie personnelle dans l’éducation et la formation, au travail et dans d’autres cadres où il est possible d’acquérir et d’utiliser ces capacités et compétences. L’orientation comprend des activités individuelles ou collectives d’information, de conseil, de bilan de compétences, d’accompagnement ainsi que d’enseignement des compétences nécessaires à la prise de décision et à la gestion de carrière. »

 

 

Notes   [ + ]

1. Évelyne Sullerot, 1924-2017, est la fondatrice du réseau Retravailler, créé en 1974 pour accompagner les femmes qui souhaitaient reprendre une activité professionnelle. En octobre 1979, elle remet à Robert Boulin, ministre du travail et de la participation, un rapport intitulé « L’orientation professionnelle et la reconversion des adultes ».
2. Le « Plan 500 000 formations supplémentaires pour les personnes en recherche d’emploi » a été lancé en 2016 sous la présidence de François Hollande.
3. L’apprentissage pour adultes. Note d’information. Centre européen pour le développement de la formation professionnelle, 2020 : https://www.cedefop.europa.eu/files/9147_fr.pdf
4.  »Rapport d’évaluation du plan 500 000 formations supplémentaires ». Dares, 2017 : https://dares.travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_plan_500_000_vf.pdf
5. Centre d’information et d’orientation.
6. Centre inter-institutionnel de bilans de compétences.

Centre Inffo vous conseille également

Publicité - Devenir annonceur Ymag