« Former les individus de manière volontariste représente une aubaine pour la croissance d’un pays » (Jacques Pelletan, Paris 8)

Interview de Jacques Pelletan, Économiste, Maitre de Conférences à l’Université Paris 8 Vincennes.

Par - Le 23 avril 2019.

Centre Inffo : Vous estimez qu’il faut revoir en profondeur la formation professionnelle. Selon vous, cela permettra-t-il à la France de bénéficier d’une croissance renouvelée ?

Jacques Pelletan : Absolument. La formation tout au long de la vie constitue un enjeu clé pour nos économies. D’abord, parce que le vieillissement démographique laisse ouverte la possibilité de travailler jusqu’à un âge plus avancé. Ensuite, parce que le processus de destruction-créatrice mû par l’innovation opère une évolution très marquée sur les emplois.

Les emplois se polarisent et il est déterminant – individuellement et collectivement – que ceux qui disparaissent ne laissent pas la place à une dégradation des conditions de vie et à des emplois subalternes.

Or, le système de formation continue se révèle peu performant en France. Seuls 36% des adultes français ont accès à une formation chaque année, contre 53% en Allemagne et 56% au Royaume-Uni (OCDE). La formation continue ne bénéficie que marginalement à ceux qui sont à l’écart du marché de l’emploi et aux seniors.

CI : En quoi un système de formation professionnelle performant est-il facteur de croissance ?

JP : Jusqu’à présent, peu de modèles théoriques ont étudié l’impact de la formation continue sur les équilibres macroéconomiques et la croissance. Dans le rapport que j’ai rédigé avec ma consoeure Nathalie Chusseau (« Repenser la formation professionnelle face à la révolution digitale », février 2019, Institut Sapiens), nous avons construit un modèle dynamique de capital humain (modèle SCOLA) dans lequel l’accumulation de ce dernier est réalisée via la formation initiale, chaque individu choisissant le temps durant lequel il se forme avant de se consacrer à une activité rémunérée. Puis, un choc technologique vient toucher une partie de la population active (10% dans la situation de référence). Différents scénarii sont simulés et comparés à une situation de référence dans laquelle aucune formation convaincante n’est apportée aux actifs vulnérables. Dans les autres scénarii, les actifs bénéficient, en plus de leur formation initiale et après ce choc technologique, d’une durée de formation continue leur permettant de compenser la dépréciation ou l’obsolescence des qualifications.

CI : Quels seraient les bénéfices concrets de ce modèle ?

JP : En formant 10% de la population de manière volontariste, les gains en termes de Produit Intérieur Brut seraient respectivement de 2,5% pour 6 mois de formation à temps plein, et 3,4% pour une année. Ces résultats sont concordants, quels que soient les modes de remplacement des revenus durant la formation : qu’ils soient maintenus par l’effort public ou par l’épargne individuelle. Ainsi, les gains sur longue période peuvent être évalués entre 62 et 86 Milliards d’Euros et sont à mettre en perspective avec le coût de telles mesures. Compte tenu du coût horaire de la formation professionnelle (11€ de l’heure), une formation solide de 6 mois pour 10% de la population active (environ 3 millions de personnes, formées sur un quinquennat) correspondrait au montant total de l’investissement évoqué par le Président de la République pour la formation professionnelle, soit 15 Milliards d’Euros. Une telle conception volontariste de la formation professionnelle, notamment pour ceux qui seront malmenés par les mutations du siècle, est donc gagnante. Bien évidemment, les hypothèses sur l’efficacité dans le processus d’accumulation du capital humain sont déterminantes pour les résultats.

Il est nécessaire de bénéficier de programmes de formation pertinents et performants, ce qui n’est pas toujours une garantie !

Or, si des estimations solides sont à présent connues pour les rendements de la formation initiale, cela est moins le cas pour la formation tout au long de la vie. Cependant, même en prenant, comme dans le cadre de ce rapport, des rendements moitié moindres que lors de la formation initiale, les résultats donnés sont de l’ampleur énoncée plus haut. Si un investissement massif dans la formation des actifs touchés par un choc technologique apparaît salvateur, le maintien du niveau de vie durant la formation est également crucial. Si le choix du mode de financement (par l’aide publique ou l’épargne individuelle) n’a quasiment aucun impact sur les grands équilibres de croissance, il influe fortement sur les incitations qui seront offertes aux personnes concernées, majoritairement modestes. Dès lors, le nouveau système ne sera pas incitatif sans un maintien majoritairement public des revenus.

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