Gwénaël Frontin, ex-directeur général de Centre Inffo.
Gwénaël Frontin quitte Centre Inffo, probablement placée en redressement judiciaire mardi 13 janvier
Nommé le 24 septembre dernier à la direction générale de Centre Inffo, Gwénaël Frontin a annoncé vendredi 9 janvier son départ, effectif depuis dimanche 11 janvier. « Ne pouvant plus exercer mes fonctions en adéquation avec l'objectif qui m'avait été assigné, il m'apparaît nécessaire de me retirer », a-t-il écrit dans un courriel adressé aux salariés. Le tribunal de commerce de Bobigny devrait décider du placement de l'association en redressement judiciaire, mardi 13 janvier. Centre Inffo se trouve désormais dans une situation financière critique, qui pourrait conduire à une cessation de paiements dès le premier semestre 2026.
Par David Garcia - Le 12 janvier 2026.
L'annonce du départ de Gwénaël Frontin -qui fait écho au départ précipité de l'ancien président du conseil d'administration Louis-Charles Viossat en juin dernier- a provoqué une émotion considérable au sein de l'entreprise, déjà très vivement secouée depuis que le ministère du travail a annoncé le 6 juin 2025 la non-reconduction de la subvention d'Etat en 2026. Cette décision de l'Etat, qui a piloté directement Centre Inffo depuis sa création le 1er mars 1976, en nommant ses directeurs et en contrôlant étroitement sa gestion par l'intermédiaire d'un commissaire du gouvernement, administrateur prépondérant disposant d'un droit de veto sur chaque décision du conseil d'administration, -dont les présidents ont aussi été choisis par l'exécutif-, a précipité l'entreprise dans une situation financière critique. Laquelle pourrait aboutir à une cessation de paiement à brève échéance, au premier semestre 2026.
Depuis le 1er janvier 2026, Centre Inffo n'est plus opérateur de l'Etat, après que la Délégation générale à l'emploi a publié un décret, daté du 24 décembre 2025, abrogeant les textes réglementaires fondateurs de l'association, désormais pure entreprise privée, et non plus hybride, publique-privée.
« Sauvegarder l'activité et l'avenir de notre association »
« Lorsque j'ai pris mes fonctions, je l'ai fait avec une ambition claire et une détermination totale : celle de tout mettre en œuvre pour sauvegarder l'activité et l'avenir de notre association. C'est ce mandat de « sauvetage » qui a guidé chacune de mes actions à vos côtés », a-t-il précisé à l'attention du personnel de Centre Inffo.
« Centre Inffo existera toujours en 2026 »
Sous sa direction, l'entreprise a été mise en procédure de sauvegarde judiciaire, le 21 octobre. Au lendemain du jugement du tribunal de commerce de Bobigny (Seine-Saint-Denis), Gwénaël Frontin affirmait dans nos colonnes : « Le tribunal de commerce nous accompagne dans l'élaboration d'un nouveau projet. Nous allons réinventer Centre Inffo et utiliser cette crise comme une opportunité de transformation. Je ne suis pas venu pour fermer l'entreprise, et la présidente Anne de Blignières-Légeraud [élue le 25 juin] a la même vision."
Il assurait également : « Centre Inffo existera toujours en 2026, mais sous une autre forme. Aucun salarié ne sera laissé de côté. L'État s'est engagé à proposer des solutions de reclassement à chaque collaborateur concerné. À l'issue d'un processus de restructuration indispensable, un nouveau Centre Inffo, héritier de l'ancien et porteur de nouvelles exigences, proposera une offre de services renouvelée ».
Marges de manoeuvre réduites
Dans son courriel démissionnaire du 9 janvier, Gwénaël Frontin tient un discours sensiblement différent : « Lorsque j'ai pris mes fonctions, je l'ai fait avec une ambition claire et une détermination totale : celle de tout mettre en œuvre pour sauvegarder l'activité et l'avenir de notre association. C'est ce mandat de « sauvetage » qui a guidé chacune de mes actions à vos côtés. Cependant, la situation actuelle a évolué. Le cadre de la procédure collective et l'administration judiciaire, instaurent un mode de fonctionnement et de prise de décision différent. Je fais aujourd'hui le constat lucide que ce nouveau contexte ne me permet plus de disposer des leviers d'action nécessaires pour mener à bien la mission spécifique pour laquelle je m'étais engagé. »
A mots couverts et sans préciser sa pensée, Gwénaël Frontin semble reprocher à l'administratrice judiciaire nommée par le tribunal de commerce de Bobigny, Catherine Poli, de l'avoir entravé dans la mise en oeuvre de son projet de transformation de Centre Inffo.
Dès lors qu'une entreprise est placée sous la surveillance du tribunal de commerce, la marge de manoeuvre de la direction générale est forcément réduite, comme le prévoit la loi.
Abandon des directions successives
Responsable de la mission Formacode - Thesaurus de l'offre de formation et de certification créé et piloté par Centre Inffo- à Centre Inffo, Laurence Le Bars a réagi vivement à l'annonce de la démission de Gwénaël Frontin, sur son compte Linked In, très suivi par le milieu de la formation professionnelle : « Les abandons de postes successifs de la direction, le silence assourdissant des membres du conseil d'administration, l'absence d'interlocuteur, d'informations fiables et de calendrier sur notre devenir rendent cette situation de plus en plus anxiogène. Après la procédure de sauvegarde et le redressement judiciaire, à quand la liquidation ? Du respect pour les personnes et les droits des salariés serait-il trop demander aujourd'hui ? Comme le titrait en une le Quotidien de la formation le 6 janvier : « 2026, Annus horribilis pour la formation professionnelle. Annus mirabilis à tous ! ».
Les administrateurs de Centre Inffo, en particulier les représentants des confédérations syndicales, font valoir leur engagement « en coulisses » au bénéfice de l'association et de ses salariés. En conseil d'administration, ces derniers ont demandé de manière réitérée aux deux derniers directeurs -l'énarque et inspectrice générale des affaires sociales Pascale Romenteau et l'inspecteur du travail Gwénaël Frontin- qu'il soit tenu compte du respect des droits acquis des salariés, dans le cadre des procédures de restructuration à venir. Dans un communiqué du 4 juillet 2025, l'Unsa réclamait « un plan de sauvegarde de l'emploi intégralement financé par l'État » et « des mesures de reclassement, de formation et de respect des droits sociaux ». Fin janvier de la même année, Force ouvrière s'inquiétait déjà du retrait financier de l'Etat et appelait à « sauver Centre Inffo ».
« Tout va très bien, madame la marquise »
Dans un communiqué de presse diffusé le 25 juin 2025, les élus du comité social et économique (CSE) fustigent l'inertie des directions générales successives, le refus de réorganiser ou de restructurer l'entreprise tout en multipliant les recours dispendieux aux services de consultants aussi onéreux qu'inefficaces, et ce malgré une trésorerie de plus en plus dégradée : « Depuis des années, les élus du personnel n'ont eu de cesse d'alerter les directions générales successives, le Conseil d'administration et la tutelle de l'association, sur les risques pesant pour la pérennité de la structure en l'absence de projet d'évolution, dans un contexte de désengagement progressif de l'Etat : stratégie à long terme absente, outils techniques laissés à l'abandon, dialogue social en ruine… Tout ceci évidemment produisant une dégradation continue de la situation économique de Centre Inffo. Courriers, interventions, avis négatifs de l'ensemble des élus : rien n'y a fait. Le ronronnement institutionnel a perduré, sur l'air du « tout va très bien, Madame la marquise ». Avant dernier épisode de cette déliquescence à bas bruit : le recours à une escouade de consultants grassement rémunérés, chargés de donner l'illusion d'un plan avec des diapositives aussi vaines que léchées, alors même qu'aucune transformation concrète n'était engagée par l'actuelle direction, en place depuis plus de deux ans et demi ! ».
Rôle moteur des salariés de Centre Inffo
Tout en contraste, le rôle moteur des salariés de Centre Inffo est rappelé par son CSE : « Dans ce contexte d'abandon institutionnel, ce sont les salariés qui ont maintenu les publications, animé les réseaux français et européens, organisé les événements, assuré la veille documentaire, l'expertise juridique, la formation et l'accompagnement des acteurs de l'écosystème de la formation professionnelle et de l'apprentissage. Ce sont eux qui ont permis à Centre Inffo de rester, jusqu'à aujourd'hui, un pôle de référence reconnu par ces acteurs pour sa rigueur, son expertise, sa capacité à animer le débat public et accompagner les politiques publiques menées. Le professionnalisme des équipes, leurs compétences et leur éthique auront ainsi constitué l'ultime rempart pour que Centre Inffo reste jusqu'à aujourd'hui debout et pleinement engagé au service de ses partenaires et clients. »
Obligation de reclassement par l'Etat ?
Quant aux membres du comité de direction -hors direction générale et DRH-, ils en appelaient à l'Etat, lui demandant d'assumer ses responsabilités, dans une déclaration datée du 16 juin 2025 : « Toutes les missions de Centre Inffo sont de service public. L'Etat a été décisionnaire sur l'ensemble des orientations de notre association depuis sa création, en 1976. Nous demandons au gouvernement, au ministère du travail, de la santé, des solidarités et des familles ainsi qu'au ministère chargé du travail et de l'emploi, de proposer aux salariés porteurs de ces missions de pouvoir continuer à les exercer dans une nouvelle structure. A minima, chaque salarié doit être reclassé ou indemnisé à la hauteur des droits acquis à ce jour. » Aux termes de la jurisprudence administrative, le fonctionnement de Centre Inffo depuis 1976 semble relever de ce qu'il est convenu d'appeler une « association transparente ». Autrement dit, les salariés de Centre Inffo seraient fondés à exiger de l'Etat un reclassement eu égard à leur statut d'agents publics de fait, attesté par la tutelle absolue du gouvernement, exercée par le ministère du travail depuis mars 1976 jusqu'à nos jours. Or, les deux derniers commissaires du gouvernement de Centre Inffo ont rejeté à plusieurs reprises cette option, considérant Centre Inffo comme une entreprise de droit privé devant subvenir à ses besoins, l'Etat n'étant pas comptable -à leurs yeux- de la situation financière présente et passée de l'association.
La présidente prend les rênes
L'avenir des salariés est entre les mains du tribunal de commerce de Bobigny, qui rendra son jugement sur le passage en redressement judiciaire le 13 janvier [ 1 ]Lors d'une audience du tribunal de commerce de Bobigny, tenue le 5 janvier, l'ensemble des parties prenantes s'est déclaré favorable à la mise en redressement judiciaire de Centre Inffo: président du tribunal, procureur, juge-commissaire, mandataire judiciaire, administrateur judiciaire, présidente de Centre Inffo, avocate du comité social et économique. puis convoquera de nouveau Centre Inffo le 16 mars prochain.
En l'absence de direction générale, la présidente du conseil d'administration de Centre Inffo, Anne de Blignières-Légeraud, prend directement les commandes. Aux salariés, elle a fait savoir qu'elle restait « mobilisée avec nos conseils pour assurer la continuité des opérations » et qu'elle « ferait le point très prochainement avec les responsables d'unités et de pôles afin de prendre les décisions qui s'imposent dans l'objectif de restructuration et de redressement auquel nous contraint le désengagement de l'Etat. »
Vers un organisme de formation 100% marchand, fort de son expertise juridique reconnue
Centre Inffo emploie aujourd'hui quelque 65 salariés permanents. Aux termes d'un plan de sauvegarde de l'emploi, l'entreprise devrait fonctionner avec un effectif fortement réduit, bâti autour des compétences juridiques de la maison.
Car l'objectif de l'ex-directeur général et de la présidente du conseil d'administration était et demeure de transformer Centre Inffo en organisme de formation 100% marchand, qui s'appuierait sur son expertise juridique, coeur de métier historique de l'entreprise.
A partir de ce 12 janvier, certaines activités et produits de Centre Inffo pourraient être cédés à des repreneurs, dans le cadre d'un appel public ciblant entrepreneurs privés et entités publiques: le pôle ingenierie de formation; le département Europe, régions et international; et la presse. L'appel à repreneurs sera clos le 13 février.
Gwénaël Frontin candidat aux élections municipales aux Lilas
Pour sa part, le désormais ex-directeur général de Centre Inffo, Gwénaël Frontin, devrait s'impliquer prochainement dans la campagne des élections municipales à venir, dont les scrutins se dérouleront les 15 et 22 mars. Cet ancien conseiller social de la Première ministre Elisabeth Borne, est tête de liste Place publique (le parti fondé par Raphaël Glucksmann) aux Lilas, en Seine-Saint-Denis.
Notes
| 1. | ↑ | Lors d'une audience du tribunal de commerce de Bobigny, tenue le 5 janvier, l'ensemble des parties prenantes s'est déclaré favorable à la mise en redressement judiciaire de Centre Inffo: président du tribunal, procureur, juge-commissaire, mandataire judiciaire, administrateur judiciaire, présidente de Centre Inffo, avocate du comité social et économique. |

