Yvan Ricordeau_secrétaire national de la CFDT en charge de la formation professionnelle.

« La réforme de 2018 risque l’asphyxie financière » (Yvan Ricordeau)

 Des propositions seront faites à la rentrée 2022 par les organisations patronales et syndicales pour adapter la loi « avenir professionnel » du 5 septembre 2018, a assuré le secrétaire national de la CFDT en charge de la formation professionnelle, Yvan Ricordeau, lors du colloque de la formation continue à l’université, vendredi 24 juin à Créteil. Parmi ces préconisations, le renforcement du lien entre compte personnel de formation et entreprises.

Par - Le 27 juin 2022.

« Le bilan quantitatif de la réforme de 2018 est indéniable : c’est un succès total sur l’apprentissage comme le CPF. Mais c’est un succès dangereux, menacé d’asphyxie financière », a déclaré Yvan Ricordeau, secrétaire national CFDT, en charge de la formation, lors de la table ronde consacrée à l’adaptation de la loi « avenir professionnel » aux nouveaux enjeux, durant le 47e colloque de la Formation Continue à l’Université, du 22 au 24 juin 2022, à l’Université Paris-Est Créteil sur le thème : formation professionnelle: l’université dans le monde d’après.

Bilan qualitatif à faire

« Les systèmes très monétarisés et peu régulés ont connu des échecs à Hong Kong comme au Royaume Uni, a poursuivi Yvan Ricordeau. CPF et apprentissage sont les deux poids lourds de la réforme qui fonctionnent en open bar, or l’open bar risque de couler ». De plus, « au-delà de la croissance des courbes financières du CPF et de l’apprentissage, qu’est-ce que cela donne qualitativement ? Est-ce que cela témoigne d’une croissance de la sécurisation des parcours professionnels ? C’est à voir ».

Deux déclics

La réforme a créé « deux déclics politiques et pédagogiques intéressants : le fait que tout le monde comprenne qu’il a un droit à la formation, et l’apprentissage dans le supérieur qui change l’image globale de l’alternance. Mais ces deux déclics posent des enjeux financiers super compliqués. C’est pourquoi il faut avoir de la mesure quand on fait le bilan de 2018, poursuit Yvan Ricordeau. La loi de 2018 est largement dans le texte interprofessionnel qui l’a précédé, dont le droit à l’accompagnement pour les salariés. Mais la loi tord le bras au CPF, et pas comme les partenaires sociaux l’avaient prévu. Pour nous, le CPF c’est d’abord un pouvoir d’agir, avant d’être un pouvoir d’achat. Or, aujourd’hui, tout le monde est loin d’en faire un pouvoir d’agir, parce que le CPF n’est pas articulé avec le monde professionnel. Il est quand même paradoxal d’entendre dire que la formation initiale doit être connectée à l’entreprise, mais que formation professionnelle et CPF devraient être déconnectés ! »

Porosité CPF et FPC

En fait, ajoute –il, « ce qui est vrai pour l’apprentissage ne l’est pas pour la formation professionnelle. La formation en entreprise ne se résume pas au CPF. Mais, à l’inverse, il ne doit pas y avoir de frontière étanche entre les deux. Il y a porosité, et la prise de conscience de cette porosité doit déboucher sur une négociation d’entreprise intelligente sur le co-investissement et sur les abondements. Or, 2018 – et notamment l’absence de système de gestion des abondements d’entrée de jeu dans l’application CPF- a freiné tout cela ».

Pilotage du système

Sur la question du développement de l’apprentissage dans le supérieur, sujet d’importance pour la FCU, Yvan Ricordeau affirme que « du point de vue de la CFDT, c’est une bonne nouvelle. Mais est-ce que cela témoigne d’un meilleur ascenseur social ? Ou est-ce que cela allège la facture de ceux qui de toute façon l’auraient fait quand même ? C’est le décorticage de la réalité de la situation qui permettra de définir un prochain pilotage du système différent ».

Ne pas pérenniser les aides financières à l’apprentissage

Les aides publiques à l’embauche d’apprentis sont « très rassurantes à court terme, mais la CFDT n’est pas favorable à leur pérennisation. Il ne faut pas en sortir brutalement, mais il ne faut pas les pérenniser. Le financement public n’est pas un univers magique ». L’apprentissage est « aussi un bénéfice pour l’entreprise, notamment avec des jeunes en master 2. Qu’un reste à charge financier soit assuré par les entreprises est logique ».

Impact de l’apprentissage sur le supérieur

Par ailleurs, poursuit Yvan Ricordeau, « ce qui m’intéresse dans l’apprentissage dans le supérieur est de savoir comment le supérieur s’adapte aux apprentis, avec quelle offre d’accompagnement. De connaître aussi l’impact de l’apprentissage sur l’organisation de la formation : modularité et capitalisation via les blocs de compétences, qualité, rythme… ». L’apprentissage dans le supérieur « pose la question des liens entre universités et entreprises, et de l’innovation et de la recherche qui peut en découler. Sinon pourquoi financer de l’apprentissage supérieur ?  La recherche universitaire sur la formation continue des adultes devrait être renforcée avec les observatoires des métiers et des branches, pour éclairer les mutations du travail, l’Afest, la VAE, la digitalisation… ».

Définition

L’avenir de l’apprentissage à tout niveau pose « la question de sa définition, de son budget, de sa maîtrise. Le financement est stratégique pour les salariés et les entreprises, et le débat sera stratégique et compliqué. Comment financer l’objectif d’un million d’apprentis ? Il n’y a pas de magie, que des choix. L’équation n’est pas facile, il faut un discours de vérité : si l’apprentissage est de la formation initiale alors il faut plus d’argent public ».

L’enjeu des reconversions

Un autre défi (ou chance) pour le supérieur, selon Yvan Ricordeau, sera la reconversion de nombreux salariés face aux enjeux climatiques et environnementaux. « En 2035 est annoncée la fin du moteur thermique : que faire des salariés qui travaillent aujourd’hui dans le monde automobile ? Le supérieur a sa part à jouer. Le problème est que la réforme de 2018 divise par deux les moyens disponibles pour les reconversions. Il faut diminuer ce qu’on met à l’aveugle dans le CPF pour le mettre dans la reconversion ».

Renforcer le lien avec l’entreprise

Et Yvan Ricordeau de conclure qu’« un gros travail des partenaires sociaux est en cours sur toutes ces questions d’apprentissage et de CPF, avec l’idée de renforcer le lien avec l’entreprise et le monde professionnel : des propositions seront faites à la rentrée 2022 ».

Les aides publiques à l’apprentissage seront « maintenues jusqu’à la fin 2022, a complété Stéphane Rémy, sous-directeur politiques de formation et du contrôle à la délégation générale à l’emploi et à la formation professionnelle (DGEFP), en parallèle d’une révision des niveaux de prise en charge des coûts-contrats. Tous ces sujets seront des enjeux de dialogue social et de responsabilité ».

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