Antoine Amiel, fondateur et dirigeant de Learn Assembly.

Antoine Amiel, fondateur et dirigeant de Learn Assembly.

Le développement des compétences, médecin malgré lui ? (Antoine Amiel)

Antoine Amiel est président de Learn Assembly.

Par - Le 10 juin 2022.

En faisant le bilan de la loi du 5 mars 2018, les partenaires sociaux ont ouvert la voie à une réforme de la formation professionnelle articulée autour de 7 grands thèmes et de 49 propositions :

  • Encourager durablement le recours à l’alternance,
  • Professionnaliser l’utilisation du CPF et valoriser les nouvelles modalités de parcours,
  • Faire du développement des compétences des salariés un enjeu stratégique des entreprises,
  • Simplifier le système de certification au bénéfice des utilisateurs,
  • Créer les conditions d’un pilotage éclairé de la formation professionnelle,
  • Financer le système,
  • Poursuivre le chantier des transitions professionnelles (notamment intersectorielles).

Les prochaines échéances électorales sont une opportunité pour toutes les parties prenantes de s’exprimer et de suggérer des évolutions de notre système de formation professionnelle et d’apprentissage.

Dans le cadre de sa mission publique d’information et de contribution au débat public, Centre Inffo rend d’ores et déjà compte du point de vue des candidats, des élus régionaux, des partenaires sociaux, des organisations professionnelles, des professionnels, etc.

De manière complémentaire, dans un esprit de débat éclairé, nous souhaitons aussi donner la parole à des experts reconnus et publier leurs contributions en prenant appui sur nos différents supports d’information, spécialisés et reconnus des acteurs de la formation professionnelle continue, de l’apprentissage et de l’évolution professionnelle.

 

La tribune d’Antoine Amiel :

Prenez un patient qui tout au long de sa vie multiplie les comportements à risques. Un jour, arrivent les premiers pépins de santé. Notre patient récalcitrant se décide à prendre rendez-vous chez un médecin et lui explique par le menu que les médecins sont incompétents puisqu’il est en mauvaise santé. La filière du développement des compétences est un peu ce médecin : un médecin dont on espère qu’il se transforme en magicien.

Notre système repose sur trois piliers : la méritocratie, l’élévation du niveau de formation initiale, la possibilité de se former tout au long de la vie. Or nous assistons depuis deux décennies à des dynamiques sociétales symétriquement opposées : la méritocratie est remise en question au point de parler d’héritocratie : inutile de répéter ici les chiffres des études analysant le « tri » social de l’Éducation nationale. L’élévation du niveau formation initiale a plutôt entraîné une surqualification des jeunes par rapport au marché du travail.

L’OCDE montre ici que la France est le second pays de l’OCDE où l’inadéquation des compétences est la plus élevée. La possibilité de se former tout au long de la vie fait l’impasse sur le fait que de nombreux Français ne veulent pas d’un monde du travail en mouvement.  Comme le relève Terra Nova « l’idéologie de la responsabilité individuelle » n’est pas partagée.

Bref, notre système de gestion des compétences promeut l’initiative individuelle quand les gens attendent du collectif, fait du diplôme le sésame de l’emploi ce que les chiffres contredisent.

 

Des propositions concrètes permettraient à la cause de l’employabilité de changer de braquet:

– Massifier l’alternance en l’élargissant à d’autres catégories d’âge. En contrepartie, il sera nécessaire de stabiliser le modèle économique de l’alternance pour offrir de la visibilité aux opérateurs. Des alternatives plus courtes et moins complexes comme le « returnship » se développent ailleurs et permettent à des personnes éloignées durablement de l’emploi d’y revenir.

 

– Promouvoir une vision de la formation équitable, alternant formations longues professionnalisantes et actions courtes : tous les médecins vous le diront, mieux vaut prendre soin de sa santé au quotidien que de s’en préoccuper une fois au bloc opératoire.

 

– Passer un vrai cap de modernisation de la filière pour aller vers plus d’hybridation, du distanciel de qualité. Pour de nombreux apprenants notamment CPF, apprendre en ligne signifie regarder des heures de vidéos, un vague quizz et des classes virtuelles où on ne peut pas poser de questions.

 

– Proposer un crédit d’impôt aux entreprises exemplaires qui investissent dans les talents

 

– Démasteriser la société en proposant des formations plus courtes pour ensuite reprendre un master plus tard si le besoin s’en fait sentir. Proposer des filières plus courtes ne revient pas à les rendre systématiquement professionnalisantes,

 

– Systématiser l’individualisation des parcours pour réduire le décrochage et rendre les apprenants acteurs : il est regrettable que des gens se voient refuser l’accès à une formation sur un métier en tension parce qu’il leur manque un pré-requis. A chaque patient son diagnostic, sa prescription.

 

– Développer dès le lycée des actions de prévention sur l’emploi pour réduire l’inégalité d’accès à l’orientation, un peu comme les interventions que nous avons tous connues sur la sécurité routière et la contraception.

 

– Donner du sens aux différents guichets de l’emploi et de l’insertion : un patient a besoin d’un suivi dédié. D’un médecin traitant qui l’oriente vers le bon spécialiste. Le développement des compétences doit être abordé comme un enjeu de santé publique pour notre société. Les compétences sont le stéthoscope de la santé sociétale et économique d’un pays. Donnons aux médecins de la compétence le rôle qui est le leur, les instruments de leur intervention et les leviers de prévention nécessaires.

 

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